Celle qui va au bout de ses rêves

Catherine Girouard
Collaboration spéciale
En tant que femme qui chemine dans un milieu majoritairement masculin, Nawel Lafioune encourage toutes les femmes à ne pas hésiter à prendre leur place malgré les défis.
Illustration: Luc Melanson En tant que femme qui chemine dans un milieu majoritairement masculin, Nawel Lafioune encourage toutes les femmes à ne pas hésiter à prendre leur place malgré les défis.

Ce texte fait partie du cahier spécial Relève en recherche

Faire sa place dans le monde de la construction en tant que femme peut être un défi en soi. Le faire en combinant des études doctorales, des engagements sociaux et le rôle de mère de trois enfants, c’est ce que réalise Nawel Lafioune, nommée Femme de mérite 2022 par la Fondation Y des femmes, dans la catégorie Éducation et information.

« Quand on m’a dit que j’avais été nommée pour recevoir ce prix, je croyais que c’était une blague, affirme Nawel Lafioune au bout du fil en riant de bon coeur. À mes yeux, je ne fais rien de particulier. Je ne fais que poursuivre mes rêves. »

Pourtant. Son parcours et les nombreux chapeaux qu’elle porte simultanément ont de quoi inspirer, selon Y des femmes, qui parle de la lauréate comme d’ « un modèle pour les femmes actives dans le milieu des affaires et les milieux majoritairement masculins ».

Photo: Photo fournie Y des femmes parle de Nawel Lafioune comme d'« un modèle pour les femmes actives dans le milieu des affaires et les milieux majoritairement masculins. »

De l’Algérie à Montréal

Originaire d’Algérie, elle y fait des études en architecture. « Quand j’ai commencé à travailler, j’ai réalisé que je faisais plutôt de l’architorture ! rigole-t-elle. On ne réalisait pas les beaux et grands projets qu’on avait étudiés. »

Elle décide donc de créer sa propre entreprise en Algérie. Bien que le monde de la construction y était très difficile, et encore davantage pour une femme, elle fonce et réussit à faire sa place. Mais du jour au lendemain, elle perd tout. « Je me suis réveillée un matin comme d’habitude, et je m’apprêtais à partir de la maison quand j’ai vu plusieurs voitures de police approcher. Ils nous ont demandé de sortir et ils ont démoli notre maison et celle de nos voisins, sans préavis, et sont repartis. En étant dans le domaine de la construction, je ne comprenais rien du tout. Je savais que j’avais tous les papiers officiels de ma maison. »

Elle comprendra par la suite qu’il s’agissait d’une décision gouvernementale, afin de construire un stationnement à cet endroit. « J’avais acheté cette maison avec toutes mes économies… J’ai dit à mon mari qu’on n’avait rien à perdre, qu’on partait à l’aventure. »

Après avoir reçu trois réponses positives à leurs demandes d’immigration, ils choisissent Montréal et y atterrissent en 2013 avec leur première fille. « On est vraiment partis de zéro ici, se souvient Nawel, qui ne connaissait rien ni personne, et dont le mari ne parlait pas français à l’époque. On n’avait rien, on mangeait même dans de la vaisselle en plastique ! »

Nawel comprend vite que le métier d’architecte est différent au Québec. Elle décide alors de retourner sur les bancs d’école, cette fois en génie de la construction à l’École de technologie supérieure (ETS). Après avoir obtenu sa maîtrise en gestion des infrastructures urbaines en 2018, elle poursuit actuellement ses études doctorales tout en travaillant à la section des stratégies innovatrices de prestation de services de Services publics et Approvisionnement Canada. 

« Je m’intéresse beaucoup à l’apport des technologies à la gestion des actifs construits et à construire », explique la doctorante. Le sujet de recherche de sa thèse porte sur le développement de jumeaux numériques des villes. Principe très utilisé pour développer les villes intelligentes, ces jumeaux numériques, créés à partir de la modélisation des données des projets de construction (BIM), permettent de créer une réplique virtuelle d’une ville et d’y effectuer par exemple des simulations de projets, ou encore de tester l’impact de certaines décisions ou séquences de travail lors de la réalisation de grands projets d’infrastructures.

« Au Québec, les gens sont vraiment spécialisés, remarque Mme Lafioune. Même si on est le meilleur dans notre domaine d’expertise, comment fait-on pour bien prioriser les projets quand il y a plusieurs projets de construction en même temps qui doivent être réalisés ? Les jumeaux numériques permettent entre autres d’avoir une vision globale pour bien gérer le tout. »

Femme et mère, engagée et active

 

En plus de ses études et de son emploi, Nawel s’implique dans plusieurs réseaux et événements, dont le Réseau des femmes d’affaires du Québec (RFAQ), le Building Smart Canada, le Centre d’expertise et de recherche en infrastructures urbaines (CERIU), l’Association québécoise des transports (AQTR), ou encore le Groupe BIM du Québec. Elle a aussi été ambassadrice du collectif FEMMES 4.0 et siège au comité ISO 55000. De plus, elle collabore à divers projets d’accompagnement de l’industrie de la construction dans un processus de transformation numérique.

Tout ça en étant mère de trois enfants. « Tout ce que je fais, je le fais pour mes enfants, affirme-t-elle. Je veux qu’ils aient de bons modèles et qu’ils aient accès aux meilleures écoles, qu’ils puissent faire du sport, se réaliser… »

En tant que femme qui chemine dans un milieu majoritairement masculin, celle qui fêtera bientôt ses 40 ans encourage toutes les femmes à ne pas hésiter à prendre leur place malgré les défis. « Il faut travailler deux fois plus fort en tant que femme, croit-elle. Et trois fois plus fort si tu es une femme voilée comme moi ! Mais il ne faut pas baisser les bras et il faut faire ce qu’on aime, peu importe ce que c’est, peu importe qu’on soit une femme ou un homme. »

Mme Lafioune a été très touchée par les histoires de femmes qu’on lui a racontées au Y des femmes lorsqu’elle a rencontré l’équipe dans le cadre du prix qu’elle recevra le 27 octobre prochain : « Quand j’ai vu des femmes baisser les bras après avoir vécu tellement de choses, j’ai eu envie de leur dire de ne pas se décourager, de regarder toujours plus loin. C’est tellement normal d’être fatiguée, d’avoir du mal à se relever. Il faut se relever les manches, se tenir et s’aider en réseau, et ne jamais arrêter de courir derrière nos rêves. »

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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