Démolition en vue pour la maison-atelier du sculpteur Charles Daudelin

La Loi sur le patrimoine culturel, révisée par la ministre de la Culture et des Communications du Québec, ne prévoit pas d’emblée de mesure de protection pour les bâtiments construits après 1940.
Photo: Julien Cadena Le Devoir La Loi sur le patrimoine culturel, révisée par la ministre de la Culture et des Communications du Québec, ne prévoit pas d’emblée de mesure de protection pour les bâtiments construits après 1940.

La municipalité de Kirkland a donné 10 jours à ses résidents pour réagir à une demande de démolition de l’ancienne maison-atelier du réputé sculpteur et peintre Charles Daudelin, décédé en 2001. Érigée à compter de 1951, selon les dessins d’architectes audacieux pour le Québec de l’époque, cette demeure moderne a été cédée à un promoteur en 2020 par la famille Daudelin, après une mise en vente à hauteur d’un peu plus de 2,6 millions de dollars. Le bâtiment fait désormais l’objet d’une demande de démolition. Un permis à cet effet pourrait être accordé dès le 20 octobre.

Né en 1920 à Granby, Charles Daudelin est un des artistes québécois les plus acclamés du XXe siècle. D’abord élève de Paul-Émile Borduas, à l’École du meuble de Montréal, Daudelin part poursuivre ses études à Paris. À son retour à Montréal, en 1948, année de parution de Refus global, le prix des logements et leur rareté l’incitent à se tourner vers la région de Pointe-Claire. Sa maison, il la fait ériger au milieu d’un champ qu’il transforme en forêt avec l’aide de son frère Georges, attaché au Jardin botanique de Montréal et considéré comme le premier architecte paysagiste du Québec.

La firme d’architectes Rother, Bland, Trudeau est mandatée par Charles Daudelin pour élaborer les plans de cette demeure d’exception. La conception en sera confiée à Charles Elliot Trudeau, frère de Pierre Elliot, futur premier ministre. Les archives de cette firme importante sont déposées au Centre canadien d’architecture.

En 1959, la maison connaît un nouvel agrandissement. Cette fois, c’est l’architecte Jean-Louis Lalonde qui est mis à profit. Diplômé de l'École des beaux-arts de Montréal en 1950, Lalonde a passé plusieurs années en Europe. À Paris, il fut surveillant d'un des grands chantiers de l'après-guerre, celui du Palais de l'UNESCO (1953-1958), une réalisation de Marcel Breuer, Pier Luigi Nervi et Bernard Zehrfuss. En 1968, l’architecte Gordon Edwards, celui qui avait conçu l’aérogare de Mirabel, réaménage une partie de l’intérieur. Il sera invité à quelques reprises à intervenir sur des projets architecturaux caressés par Daudelin.

Aucune protection publique

 

La Loi sur le patrimoine culturel, révisée par la ministre de la Culture et des Communications du Québec (MCC), ne prévoit pas d’emblée de mesure de protection pour les bâtiments construits après 1940. Plusieurs spécialistes du patrimoine l’ont déploré. Ainsi, malgré son caractère d’exception, la maison Daudelin échappe donc à un premier niveau d’emprise de la loi, regrette Docomomo Québec. Cet organisme, voué à la mise en valeur et à la protection du patrimoine moderne, a réalisé en 2015 une étude patrimoniale sur la maison qui constate la très haute valeur du lieu. « C’est une maison d’artiste. Un artiste rare. Et ce n’est pas n’importe quelle maison. Elle a été dessinée par des architectes majeurs. »

Contactée par Le Devoir, Francine Vanlaethem, de Docomomo Québec, ne cache pas son profond mécontentement devant l’absence de protection consentie à cette demeure. « Les autorités publiques savaient qu’un très grand artiste avait habité là ! C’est connu. Comment ont-elles fait pour ne rien faire durant toutes ces années ? Pourquoi la surveillance de biens communs incombe-t-elle toujours, ici, à de petits organismes dont les moyens sont limités et qui ne peuvent se substituer ni à l’État ni aux municipalités ? »

Kirkland a publié un avis public d’intention de démolir cet immeuble historique situé sur le chemin Sainte-Marie. C’est son comité d’urbanisme, constitué de sept résidents et de deux élus municipaux, qui doit sceller le sort de ce bâtiment d’intérêt national.

Les services des communications de Kirkland confirment au Devoir que « les nouveaux propriétaires sollicitent une autorisation de démolition ». La municipalité précise que « conformément au règlement régissant la démolition […], des études professionnelles sur l’état du bâtiment et sur sa valeur patrimoniale ont été exigées ». Elle ajoute que « l’autorisation fait l’objet d’un processus rigoureux ». Elle n’a cependant pas expliqué au Devoir pourquoi elle n’a jamais cité le bâtiment pour en assurer la protection et la restauration. Une citation, selon le cadre du MCC, lui aurait notamment permis d’obtenir des subventions pour la restauration.

Une oeuvre majeure

 

Plusieurs oeuvres publiques de Charles Daudelin s’inscrivent dans le paysage québécois. À Montréal, on trouve la marque de Daudelin à la basilique Notre-Dame de Montréal, au palais de justice, de même qu’au square Viger, toujours en voie de réhabilitation. Daudelin a produit des oeuvres pour les stations de métro Langelier et Mont-Royal. À Québec, Éclatement II, une monumentale sculpture, s’offre au regard de ceux qui fréquentent la gare du Palais. Aux abords immédiats du Musée national des beaux-arts se trouve La cavalière, un bronze de 1963. À Paris, une sculpture-fontaine de Daudelin, intitulée Embâcle, constitue le coeur d’une place dédiée au Québec et inaugurée par René Lévesque et Jacques Chirac. C’est une oeuvre de Daudelin qui se trouve en façade du parlement provincial de l’Île-du-Prince-Édouard. L’artiste a aussi enseigné, tant à l’École des beaux-arts de Montréal qu’à l’Université du Québec.

Rémy Daudelin, fils de l’artiste, se désole du triste sort réservé à la maison-atelier de son père. « Peu importe qui a acheté cette demeure, il ne peut pas ignorer son importance. J’avais fait venir quelqu’un du ministère de la Culture, il y a une quinzaine d’années. Tout de suite, on m’avait dit que la maison devait être protégée. Ma mère, à l’époque, n’a pas donné suite. Le lieu a un intérêt architectural, mais ce fut aussi le coeur de la vie d’artiste de mon père. Il a fait évoluer la demeure avec ma mère, comme un prolongement de son oeuvre. Mon père a toujours été près de l’architecture. Et près des architectes. » La volumétrie de cette maison ne cesse de surprendre ceux qui l’ont visitée.

Une source près de la Ville évoque que, dans les dernières années, le bâtiment avait été négligé par la famille. La municipalité se questionnerait sur l’à-propos de sauvegarder ce que la cellule familiale avait pour sa part laissé aller entre les mains d’un promoteur immobilier.

Une équipe de Docomomo Québec a visité la maison-atelier à quelques reprises, alors que la veuve de l’artiste vivait toujours. Le Devoir a obtenu copie du rapport d’expertise produit. « Tout était en l’état, comme quand l’avait quittée Charles Daudelin, indique Docomomo au Devoir. Un sarrau qu’il avait porté pendait encore dans l’atelier, au fond du jardin. » L’étude de l’organisme attestait de la haute valeur des lieux. On croyait alors que la famille Daudelin et la Ville de Kirkland s’impliqueraient conjointement, comprenant d’instinct l’importance de veiller à la « conservation du lieu de création d’un des grands artistes modernes du Québec ».


Ce texte a été mis à jour après sa publication pour ajouter des précisions sur la vie de Charles Daudelin.

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