L’or brun, une manne jetée à la cuvette

À l’échelle de l’humanité, le sous-produit de nos repas de la veille représenterait un potentiel énergétique gazier d’une valeur de 9,5 milliards par année, estiment les Nations unies.
Photo: Pierre-Nicolas Riou À l’échelle de l’humanité, le sous-produit de nos repas de la veille représenterait un potentiel énergétique gazier d’une valeur de 9,5 milliards par année, estiment les Nations unies.

Le monde lève le nez sur l’or brun et jette à la cuvette l’une des principales ressources naturelles hautement renouvelables sur la planète. Dans son dernier essai, le journaliste Bryn Nelson a fait le tour du pot pour étudier les multiples facettes de la crotte humaine, et le potentiel insoupçonné de ces colis personnels quotidiens.

Mine d’or ou déchet odorant ? L’auteur du tout récent livre The Flush: The Remarkable Science of an Unlikely Treasure, a littéralement plongé au coeur du sujet pour explorer la route sinueuse et glissante que suivent les déjections humaines, du côlon jusqu’à l’usine d’épuration. Car non seulement les fruits honnis de nos intestins ont le potentiel de devenir des cacacarburants (poop power), précise Nelson, ils recèlent aussi toute une pharmacopée, un zoo de bactéries utiles ainsi que les « empreintes » de générations passées et futures.

Deuxième productrice de déjections sur Terre après les bestiaux d’élevage, l’espèce humaine gratifie la planète, bon an mal an, d’environ 800 millions de tonnes de selles. Mais, comme Homo sapiens mesure son progrès à l’aune de son génie à les faire disparaître, des kilomètres d’égouts et d’innombrables usines ont été érigés pour zapper ces fèces maudites. On y injecte des tonnes de chlore avant de recracher des boues solides, ensuite brûlées ou transportées par camion pour être enfouies. En ce qui concerne le fric et les GES, on peut faire mieux avec cette manne infinie qui devrait devenir un « produit » plutôt qu’un déchet, avance Bryn Nelson. Aux États-Unis, enfouir ces matières fétides génère 15 % des GES totaux liés au méthane, soit l’équivalent des rejets de 20 millions de voitures.

« C’est la façon la moins utile de s’en défaire, dit-il. On les transporte ailleurs, nuisant ainsi à l’environnement, en polluant l’air et l’eau. »

À l’échelle de l’humanité, le sous-produit de nos repas de la veille représenterait un potentiel énergétique gazier d’une valeur de 9,5 milliards par année, estiment les Nations unies. Aller au petit coin pourrait alimenter de puissants bioréacteurs. C’est notamment le cas à Oslo, où actionner la chasse d’eau contribue à alimenter en biogaz une flotte de bennes à ordures et 15 % des bus de la ville, explique le reporter. Même la NASA s’intéresse à l’« astro poop » — rejets solides et liquides des astronautes — comme source éventuelle d’énergie et d’eau potable pour de futures missions vers Mars.

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Chauds les marrons

 

Une fois chauffées et purifiées, les montagnes de biosolides issues des usines d’épuration pourraient servir de fertilisant très efficace, comme l’a constaté l’auteur dans l’État de Washington, où une usine produit chaque année 4000 camions d’engrais humain « Loop ».

Afin de mettre la main à la pâte, l’auteur a étendu cette brune pâtée dans son nouveau potager. « Ça ne sent rien, comme l’engrais animal. On a un blocage psychologique ; pourtant, le processus de faire caca est le plus simple moyen de recycler la matière organique », affirme Bryn Nelson, précisant que les dinosaures et les pachydermes ont enrichi le sol de leurs bouses pendant des millions d’années. « La crotte, c’est le début de la vie ! » dit-il.

C’est après un reportage sur l’effet de la transplantation de microbiote fécal (TMF) chez des personnes gravement infectées par la bactérie C. difficile que le microbiologiste a amorcé son exploration de l’autre versant du caca. Transférée par sonde nasale ou par endoscopie, la greffe fécale issue d’individus sains permet de rééquilibrer la flore intestinale de malades privés des bactéries capables d’en combattre d’autres, potentiellement mortelles. Mais le recours à cette technique demeure pour l’instant très limité.

« Un territoire méconnu sommeille à l’intérieur de nous. Semer les bonnes bactéries peut aider à combattre des bactéries résistantes. La tristesse, c’est que le dégoût continue de tuer des gens qui pourraient profiter de ces traitements. »

Merde alors

 

De quoi se chauffent les fèces humaines ? Bryn Nelson a traqué son propre transit à coups d’applications, mesurant l’effet de ses intrants quotidiens (bouffe, médicaments, etc.) sur ses « extrants ». Composées à 50 % de bactéries, les matières fécales — oblongues, liquides ou granulées — en disent long sur l’état de notre côlon, et leur flottaison est un gage de santé, note le journaliste.

Les nombreux habitants du microbiote composent notre système digestif et compostent, tel un organe, tout ce que nous avalons. Mais, à cause des antibiotiques et des régimes riches en « hamburger frites », le microbiote occidental se délite et ses selles sont deux fois plus pauvres en fibres que celles de peuples d’Afrique. Celles-ci recèlent également jusqu’à quatre fois moins de bactéries. Des chercheurs sillonnent d’ailleurs la planète pour prélever les fèces de tribus isolées, dans l’espoir de trouver des bactéries disparues des côlons modernes.

Certes moins mignons que les pandas, plusieurs locataires de nos estomacs sont menacés d’extinction par les cocktails antibactériens, explique l’auteur. Plus que nos fèces, c’est tout l’organisme qui s’en ressent. « Certaines lignées bactériennes essentielles à notre système immunitaire, qui renferment peut-être d’éventuels traitements médicaux, sont menacées. Si on les perd, c’est une pharmacopée qui disparaîtra à jamais », explique Bryn Nelson.

Pour sauver cette faune de l’ombre, le Global Microbiome Conservancy — inspiré par la Réserve mondiale de semences enfouies sous les glaces de Norvège — a créé, aux États-Unis, une « banque de cacas », un refuge mondial pour microbes, hébergeant 10 000 souches bactériennes issues de déjections collectées à travers le monde.

La pandémie a mis en relief l’utilité des eaux usées pour mesurer en temps réel l’avancée de la COVID-19 dans plusieurs pays, rappelle l’auteur de The Flush. Utilisée comme baromètre de la dépendance aux opioïdes et à d’autres drogues, l’analyse des eaux brunes a aussi récemment permis de détecter le virus de la polio à New York. « Poop doesn’t lie », affirme le microbiologiste.

Même les coprolites — crottes fossilisées — peuvent en dire long sur les secrets de nos ancêtres. L’ADN bactérien contenu dans un généreux spécimen de l’ère viking exhumé à Londres a révélé que son auteur était infesté de vers ascaris et de tarets, et qu’il se nourrissait de viande et de maïs. Les coprolites récoltés dans les latrines de la route de la soie ont aussi permis de faire la lumière sur les parasites contenus dans le ventre de ceux qui s’y sont soulagés au fil des siècles et sur la nourriture qu’ils consommaient.

Tout sur toi

 

Les fèces s’avèrent une empreinte si précieuse que leur vol fait partie des techniques d’espionnage, rappelle le reporter. En Russie, lors des visites de Mao Zedong, des agents du KGB subtilisaient le contenu des toilettes pour scruter les étrons du père de la Révolution chinoise. Craignant qu’on fasse la même chose avec ses selles, le chef suprême de la Corée du Nord, King Jong-un, a apporté sa propre cuvette portative lors d’une visite à Singapour en 2018, afin de ne laisser aucun secret intime derrière lui.

« Cette matière sous-estimée recèle de nombreux potentiels scientifiques, croit M. Nelson. En Oregon, des microbrasseries produisent même des bières à partir des eaux usées, filtrées et purifiées. Avec les défis soulevés par les changements climatiques, notre avenir dépendra en partie de notre capacité à disposer de notre propre caca de façon plus responsable. »

Comme le conclut si bien l’auteur dans sa brique (de papier), les réponses aux défis du prochain siècle pourraient bien surgir des colis les plus surprenants !



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