Micheline Dumont, historienne féministe

L’histoire doit encore s’ouvrir aux femmes, encore et toujours reléguées aux marges, explique l’historienne féministe émérite Micheline Dumont dans un entretien accordé à l’occasion de la parution de ses mémoires.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’histoire doit encore s’ouvrir aux femmes, encore et toujours reléguées aux marges, explique l’historienne féministe émérite Micheline Dumont dans un entretien accordé à l’occasion de la parution de ses mémoires.

À 87 ans, Micheline Dumont se prend à raconter l’histoire d’une historienne : la sienne. Dans De si longues racines, elle livre ses mémoires. « Au fond, ce pourrait être la vie de toutes les femmes de ma génération que je raconte », dit-elle. « Tout de même, admet-elle en entrevue, j’ai eu une chance de privilégiée. Je me suis rendu compte, en écrivant ce livre, que pendant très longtemps, je n’avais eu aucune balise intellectuelle pour me repérer. Je disais toujours à mes étudiants que j’avais réalisé toutes mes études alors que Duplessis n’était même pas encore mort. Cela donne une idée du climat dans lequel j’ai grandi. Je tenais pour vrai ce qu’on nous disait… Je le répétais. »

Elle sera une des premières à documenter la « situation de la femme dans la province de Québec » par l’étude de plusieurs questions qui affectent leur vie : le divorce, la contraception, l’avortement, l’égalité salariale, la discrimination, la citoyenneté, l’exclusion du monde du travail. Micheline Dumont s’intéresse à la vie de toutes les femmes, pas seulement celles qui servent d’emblèmes aux vieux livres d’histoire, comme Marie de l’Incarnation, Jeanne Mance, Marie Rollet et autres héroïnes de la Nouvelle-France. « Remarquez que souvent, il n’y a pas grand-chose de plus aujourd’hui qui est dit au sujet des femmes dans ce que nous donne à lire une histoire nationaliste ! Ce sont toujours des héroïnes qu’on nous présente. […] En marge. À côté. Les femmes là-dedans ne sont jamais vraiment partie prenante du récit global. C’est une page ici, une page là qu’on ajoute à propos d’une femme. Sans plus. Mais la ligne de fond n’est pas changée : les femmes sont laissées de côté. » Micheline Dumont regrette que ce récit se perpétue au mépris d’une histoire globale.

Beaucoup de chemin a été fait, lui semble-t-il néanmoins. Cependant, « il reste encore l’obligation de repenser l’histoire pour y intégrer la réalité des femmes. Il faut ajouter, à la trame strictement politique, une dimension sociale, une perspective globale, un ancrage féministe. »

À l’Université de Montréal, la promotion à laquelle Micheline Dumont appartient compte deux femmes seulement. Elle est marquée en particulier par les cours de Guy Frégault, tout en regrettant bien vite le caractère étriqué de sa formation. Ses études ne l’ont « familiarisée avec aucun des philosophes importants de l’Occident, tels que Hegel, Kant, Marx, Nietzsche, Bergson et de Beauvoir ».

À l’occasion de la remise des diplômes, John Diefenbaker, le nouveau premier ministre du Canada, prend la parole. Il le fait en anglais seulement. Micheline Dumont se souvient qu’il lui a fallu faire le salut au drapeau britannique. En fait, une large partie de la vie sociale de son époque se passe en anglais. « J’ai subi, toute ma jeunesse, ce rapport social de domination, à plusieurs degrés. Et j’ai été baignée, en plus, dans le ronron nationaliste. Chez nous, il y avait un cadre avec tous les premiers ministres du Canada. Je connaissais le nom de chacun. C’est beaucoup plus tard, avec le Parti québécois, que j’ai appris à remettre en question ce régime. »

Elle va devenir indépendantiste, mais pas au nom d’un vieux nationalisme revanchard qui reproduit un modèle de domination qu’elle exècre. « J’ai toujours été très critique du rapport entre le nationalisme et le féminisme. Je me suis tenu en dehors de ça. D’ailleurs, si tu es vraiment historien, il est difficile d’être nationaliste. Oui, il y a des nations qui sont opprimées. Mais les facettes de l’histoire sont nombreuses. Et l’histoire ne sort pas que du politique. Dans le récit qu’on nous a tissé, au nom du nationalisme, la complexité de la société est passée sous silence. »

La lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, au temps de ses études à l’université, va la changer. « Oui, cette lecture me transforme littéralement. C’est majeur. Avant la lecture du Deuxième sexe, j’avais assimilé les principes imposés par la société catholique sur les femmes, leur place, leur rôle, les enfants, le mari… et j’étais, jusque très tard, accablée par une ignorance considérable quant aux rapports sexuels. »

L’expérience de la sexualité était refoulée. Les bébés, disait-on, étaient trouvés à l’hôpital, tout simplement. Ce sont les « Sauvages » qui les apportaient, répétait-on pour éviter la question. Cette expression, utilisée sans état d’âme, était fréquente et jugée normale à l’époque, observe l’historienne. « J’ai réalisé, avec Simone de Beauvoir, la puissance des prescriptions sociales contre lesquelles je me débattais de manière encore assez confuse. »

Dans son journal personnel de l’époque, l’historienne indique avoir été « épatée » par la lecture de Simone de Beauvoir. Ce n’était certainement pas le cas pour tout le monde dans la communauté des historiens québécois. À la même époque, dans Chemins de l’avenir, Lionel Groulx peste contre cette jeunesse qui lit « goulûment l’existentialiste Sartre [et] sa triste égérie, Simone de Beauvoir, tous deux laïciseurs de thèmes théologiques et chrétiens », écrit l’historien en soutane.

Revenir de loin

 

Au milieu des années 1950, Micheline Dumont appartient aux rangs de la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC), un mouvement catholique qui incube des cadres pour la société de demain. L’été, les membres de la JEC se rendent près de Valleyfield, sur une île ayant appartenu au Dr Paul-Émile Lalanne. Cet homme, durant les années 1930, soutient le parti fasciste d’Adrien Arcand. Dans sa résidence d’insulaire, des croix gammées sont incrustées à tout le mobilier. Cette maison, cédée à l’archevêché, les membres de la JEC vont l’occuper sans se troubler de ces croix gammées. « C’était un peu mystérieux, se souvient l’historienne. Nous arrivions là en bateau. Je ne savais pas beaucoup de choses de la Seconde Guerre mondiale ni sur l’Holocauste. À vrai dire, je n’en savais rien. Mais je savais que le Dr Lalanne était un médecin “illégitime”. J’avais su qu’il pratiquait des avortements. Mais je ne savais même pas ce que c’était ! » Les femmes reviennent de loin, dit-elle.

« Pour moi, l’évolution majeure, au XXe siècle, ce sera toujours la révolution féministe, affirme Micheline Dumont. Ce n’est pourtant pas gagné encore. Loin de là. Regardez ces femmes en Iran qui se font tuer. Chez nous, très souvent désormais, les femmes adoptent les mêmes comportements que les hommes, du seul fait qu’elles se retrouvent en politique ou dans des conseils d’administration. Elles croient que ce qui importe est de faire de l’argent, à tout prix. Elles répètent ça, comme notre premier ministre d’ailleurs, qui tient sans cesse ces propos indécents où sa société est réduite à des questions d’argent, de gros salaires. Beaucoup de femmes tiennent le même discours que lui. C’est affligeant. Cela ne nous avance pas du tout. La nécessaire révolution féministe, ce n’était pas ça ! Il fallait concevoir des relations de collaboration, d’amitié, de responsabilité mutuelle, tout en favorisant l’égalité sociale, la redistribution de la richesse. »

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