Trois extraits de «Que reste-t-il de #MoiAussi ?»

La publication de cette enquête repose sur la confiance que nous accordent ces femmes.
Illustration: Julia GR La publication de cette enquête repose sur la confiance que nous accordent ces femmes.

Alors qu’on souligne les cinq ans de #MoiAussi ces jours-ci, nous publions trois extraits du livre Que reste-t-il de #MoiAussi ? de la journaliste du Devoir Améli Pineda.

La journaliste Améli Pineda décrit les coulisses de son enquête sur des allégations d’inconduites sexuelles reprochées à Gilbert Rozon, à l’époque président du Groupe Juste pour rire. Dans cet extrait, elle rencontre certaines des femmes qui le dénoncent, dans l’espoir d’obtenir des entrevues à visage découvert et de publier leur histoire.

Ce matin, nous sommes, ensemble, témoins de cette première rencontre où elles se confient sur ce qu’elles auraient vécu. Ce qui me marque dans leurs témoignages, c’est la similarité du déroulement des événements, le pattern qui se répète, alors que les allégations se seraient échelonnées sur trois décennies. La fréquence des gestes est frappante.

À tour de rôle, Lyne Charlebois, Geneviève Allard-Lorange, Pénélope McQuade et Salomé Corbo s’expriment avec énergie, ardeur, nervosité. Lyne Charlebois fait les cent pas d’un bout à l’autre de la table en vapotant. Salomé Corbo se balance avec concentration. Pénélope McQuade et Geneviève Allard-
Lorange sont sans cesse sollicitées sur leur cellulaire par d’autres journalistes. La publication de Lyne Charlebois sur Facebook continue à susciter des commentaires et d’autres femmes se manifestent dans sa messagerie privée. Elle les informe qu’une rencontre est en cours.

Les quatre femmes racontent avoir été habitées par la honte et étranglées par un sentiment de culpabilité. Ce qui se passe aux États-Unis avec Harvey Weinstein les a toutes secouées et cela a remué en elles un profond désir de prendre la parole et d’ouvrir la discussion sur des comportements trop longtemps banalisés.

— Il y a d’autres noms qui circulent, nous dit l’une d’entre elles.

— Ah oui ?, répondons-nous presque en choeur.

La Presse travaille sur Éric Salvail aussi, révèle-t-elle.

Je comprends que quelque chose s’apprête à éclater.

Vers midi, une cinquième femme se présente à la boutique. Je la vois entrer en trombe, comme lorsqu’on se précipite aux urgences d’un hôpital. Pendant une fraction de seconde, j’ai l’impression d’assister à des retrouvailles. Une des femmes déjà présentes se lève et elles s’étreignent, visiblement contentes de se retrouver. « Ça fait longtemps ! » s’écrient-elles. Puis, on les voit figer, les yeux dans les yeux, sous notre regard. Elles éclatent toutes les deux en sanglots. « Non, non, non, pas toi aussi. » Elles hochent la tête.

La publication de cette enquête repose sur la confiance que nous accordent ces femmes. Leurs craintes sont palpables. Elles veulent parler, mais elles ont peur.

 

Un an avant #MoiAussi, Alice Paquet avait déclaré publiquement avoir été agressée sexuellement par un député libéral à l’Assemblée nationale, Gerry Sklavounos, qu’elle n’avait pas nommé. L’affaire avait fait scandale. Dans cet extrait, Alice Paquet, interviewée par Améli Pineda, réfléchit aux répercussions du mouvement #MoiAussi sur le traitement médiatique des dénonciations publiques d’agression sexuelle.

#MoiAussi a changé le traitement journalistique des dénonciations d’agressions sexuelles, qui sont devenues de plus en plus souvent des sujets d’investigations et de reportages de fond.

En 2016, Alice Paquet affirmait avoir perdu le contrôle sur son histoire dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir.

 

« Alors que j’avais été présentée d’abord comme une fille confuse, puis comme une ex-prostituée, tout était mis en oeuvre pour éroder la force et la crédibilité de ma parole. Ce qui me choque, c’est qu’on ait fouillé dans ma vie privée pour y repérer des détails qui n’ont servi qu’à détourner l’attention publique de l’agression dont j’ai été victime et à camoufler l’enjeu principal — en l’occurrence la banalisation et la minimisation systématiques des violences sexuelles à l’endroit des femmes.

Un article du Journal de Québec indique effectivement que des “révélations troublantes” à mon propos sont parues à la suite des recherches d’un blogueur. On y apprend notamment que j’ai déjà été escorte, comme si une telle information avait une incidence sur le bris de consentement dont j’ai été victime, à l’instar de tant de femmes. Cette intrusion dans ma vie privée ne m’apparaît pas seulement comme du voyeurisme déplacé, mais constitue bien le prolongement d’une longue tradition de dénigrement des femmes qui osent parler de sujets tels que le viol ou le harcèlement, en public comme en privé. Je suis devenue — un peu malgré moi — la porte-parole de la riposte féministe en cours, mais je reste spectatrice d’une pente raide qui me terrifie et qui ne semble même plus m’appartenir : ma vie privée. »

Six ans plus tard, Alice Paquet me dit que si elle avait dénoncé en octobre 2017, ses allégations auraient été traitées différemment par les journalistes. Elle n’a peut-être pas tort, mais il y a d’autres facteurs à considérer, comme la tempête politique que sa dénonciation a soulevée au sein du Parti libéral du Québec, le fait qu’elle n’était pas prête à gérer sa relation avec les médias, le fait que sa réputation a été mise en cause.

« Ce qui me frustre, c’est l’absence de conséquences aux violences journalistiques qu’on fait subir à certaines personnes. La façon dont j’ai été traitée, j’ai des flashbacks de mon père qui ouvre les journaux, de ma soeur qui entend des choses horribles sur moi qu’elle n’aurait pas dû entendre. Il y aurait dû y avoir des conséquences parce qu’on ne peut pas traiter quelqu’un comme ça et s’attendre à ce qu’elle vive une vie normale ensuite. Moi, je me retrouve tout le temps sur le BS [l’aide sociale]. […] Je suis handicapée pour la vie, je suis PTSD [trouble de stress post-traumatique] au boutte, tout me trigger. »

Chose certaine, sa dénonciation, elle en a payé le prix.

 

Les animatrices Pénélope McQuade et Julie Snyder prennent la parole durant le mouvement #MoiAussi en alléguant avoir été agressées sexuellement par Gilbert Rozon. Dans cet extrait, elles décrivent l’effet du mouvement sur la société québécoise cinq ans après la première vague de dénonciation.

Pour l’animatrice Pénélope McQuade, un des legs du mouvement, c’est la transformation des institutions judiciaires. « La plus grande répercussion de #MoiAussi au Québec, à mon avis, c’est ce qui se passe avec le tribunal spécialisé, qui est, selon moi, une conséquence directe des réflexions qu’on a eues globalement sur la méfiance de certaines victimes envers le système. Ça, c’est extrêmement positif parce que si on regarde ce qui semble se passer du côté de l’Espagne [avec les tribunaux spécialisés], cela témoigne du fait qu’il y a non seulement plus de dénonciations, mais aussi plus de condamnations. »

« [Avec #MoiAussi], les femmes se sont dit : “Ça ne peut pas être un coup d’épée dans l’eau”, il y a quelque chose qui est devenu plus grand et le fait que ce soit devenu mondial, je pense qu’on ne pourra plus jamais dire qu’on ne le sait pas. On pourra choisir de croire ou non, mais on ne pourra plus jamais dire que ça n’existe pas, que ce sont des lubies, que c’est de la vengeance, que ce sont de faux témoignages, parce que le poids du nombre fait en sorte que c’est juste impossible de ne croire personne et de se dire qu’il n’y a pas quelque chose d’une ampleur, qui est devenue une évidence. »

L’année 2017 a conduit à d’importantes transformations sociales, selon l’animatrice Julie Snyder. « Il y a un avant et après #MoiAussi et comme dans toute révolution, il y a du positif et des choses à améliorer. Je pense qu’on a changé des codes de la société et ça été une grande libération pour beaucoup de victimes, des hommes aussi, et même si pour plusieurs le système de justice n’a pas pu leur rendre justice, aujourd’hui quand ces personnes-là en parlent avec leur entourage, elles ne se font pas plus dire “arrête donc” ou “c’est pas si grave que ça” ou “toi, tu pognes avec les gars”. On ne se fait plus dire des choses comme ça. »

L’héritage de ce mouvement est très concret, estime Julie Snyder. « Il y a vraiment eu un changement et moi, je vais pouvoir me rappeler que j’ai connu l’avant et l’après #Moi­Aussi, alors que ma fille arrive à 13 ans et elle a grandi avec ça. Elle entre dans l’adolescence portée par cette vague-là. Ma fille, son féminisme est super assumé, quelque chose que nous on n’a pas pu vivre. Nous on s’excusait de l’être. »

Que reste-t-il de #MoiAussi ?

Secousses québécoises d’un mouvement planétaire Améli Pineda, Somme Toute / Le Devoir, Montréal, 2022, 202 pages



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