Dans les coulisses du mouvement #MoiAussi

Dans son livre, Améli Pineda revient, cinq ans après, sur les répercussions du mouvement #MoiAussi.
Marie-France Coallier LE Devoir Dans son livre, Améli Pineda revient, cinq ans après, sur les répercussions du mouvement #MoiAussi.

Depuis la première vague du mouvement #MoiAussi, en 2017, tout est allé très vite pour la journaliste d’enquête Améli Pineda. Embarquée sans trop le savoir dans une couverture médiatique qui allait transformer sa carrière journalistique, elle prend, cinq ans plus tard, le temps de s’arrêter un moment pour témoigner des secousses du mouvement et éclairer les discussions.

C’est d’abord dans un désir de voir tout le chemin parcouru depuis la première vague de dénonciations, en 2017, de jeter un oeil derrière pour souligner les étapes d’un mouvement planétaire — et que l’on pourrait qualifier d’historique —, de documenter toute cette traversée et de voir où on en est aujourd’hui qu’Améli Pineda publie Que reste-t-il de #MoiAussi ? dans la nouvelle collection Somme Toute / Le Devoir.

Un essai qui permet de mettre en lumière l’évolution du mouvement, ici au Québec, mais aussi de réaliser les changements apportés notamment sur le plan médiatique. « Tu sais, avant 2017, écrire sur les violences sexuelles, c’était pratiquement impensable. Alors qu’aujourd’hui, des unes sur cette problématique, c’est devenu quelque chose qu’on est capables de faire. Et il y a cinq ans, jamais on n’aurait cru ça », raconte la journaliste au bout du fil.

Selon Mme Pineda, les médias, et les avocats qui les accompagnent, avaient une réticence vis-à-vis de ces couvertures parce que ça relève du domaine privé, contrairement aux allégations de fraude ou de corruption, qui, elles, font fréquemment la une. « Puis en 2017, ce qui arrive, c’est qu’il y a un mouvement. La force du nombre amène une crédibilité aux témoignages […] Chacun est corroboré de façon individuelle, mais quand on les met tous ensemble, ça donne une crédibilité supplémentaire et c’est un peu ça qui nous a permis de commencer à faire des enquêtes journalistiques sur ce type de dossier », explique-t-elle.

L’essai nous donne aussi accès aux coulisses de certaines enquêtes menées au cours de ces cinq années. La journaliste dresse un bilan des répercussions dans la vie des femmes qui ont fait des dénonciations. Parmi elles, Annick Charrette, seule femme qui a pu intenter un procès au criminel contre Gilbert Rozon, procès qu’elle a perdu. On peut aussi lire le témoignage de Delphine Bergeron, administratrice de la page controversée Dis son nom, qui explique sa démarche et parle des dénonciations publiques sur Internet. La procureure Rachelle Pitre, alors à la tête de l’équipe spécialisée en violence sexuelle du palais de justice de Montréal, décrit le fonctionnement du système de justice relativement à ces agressions. Sandrine Ricci, chercheuse et chargée de cours à l’UQAM, décortique le mouvement, son influence, son évolution et constate les changements apportés au mouvement depuis qu’elle a entamé ses recherches doctorales. Un tour d’horizon rigoureux et richement documenté qui permet de saisir la complexité et l’importance du mouvement.

Les attentes

 

Observatrice de première ligne, Améli Pineda pose un regard sur tout le travail journalistique fait sur cette affaire depuis 2017. Elle raconte notamment les limites de son pouvoir, les déchirures et les attentes des gens qui espèrent souvent beaucoup d’elle. « C’est sûr que ce sont des dossiers qui sont très prenants. Parce que les femmes qui se confient à toi, majoritairement, elles ont des attentes, alors il faut gérer ces attentes-là. »

Très consciente d’être souvent la première oreille de ces victimes qui veulent obtenir réparation, Mme Pineda souligne l’importance de leur expliquer son rôle dans l’histoire. « Chaque fois, ce qui m’impressionne, c’est qu’on me fait confiance. Souvent, pour certaines, c’est la première fois qu’elles se confient à quelqu’un. Et ça, c’est gros. Ce sont des moments très émotifs pendant lesquels je dois expliquer que j’ai des règles journalistiques à suivre. Et je pense que c’est ça qui est parfois douloureux parce que c’est de ramener ça à quelque chose de très rationnel. Parce que mon métier l’est […] J’essaie toujours de leur expliquer, dès le début, c’est quoi mon rôle. Et je ne garantis jamais que je vais pouvoir publier. Je travaille toujours pour publier, mais, malheureusement, il y a des situations où j’ai dû annoncer qu’on n’allait pas de l’avant et c’est là où c’est déchirant. Il faut que ma démarche puisse correspondre aux règles journalistiques et si ça ne marche pas, je ne peux pas aller de l’avant. C’est le bout le plus difficile », confie-t-elle.

Avec son essai, elle espère d’ailleurs mieux expliquer en quoi consiste son travail de journaliste. Elle n’est pas là pour juger, mais bien pour rapporter des faits. Un travail qui demande, contrairement à l’information qui circule sur les réseaux sociaux, du temps. Les choses se sont accélérées en 2020. Lors de cette nouvelle vague, on a davantage pointé du doigt les agresseurs. « On se rend compte [alors] qu’eux aussi, ce sont des gens qui nous entourent, que l’on connaît, qu’on apprécie », souligne Améli Pineda.

« Ça allait super rapidement sur les réseaux sociaux […] beaucoup plus vite qu’une démarche journalistique. Les gens avaient des attentes, s’impatientaient, ils disaient que les journalistes n’en parlaient pas. Mais tout ça est une question de sources et de temps. Il fallait qu’on prenne le temps de vérifier certaines allégations. Pourquoi celles-là plutôt que d’autres ? » poursuit la journaliste.

Les choses changent

 

Cinq ans plus tard, après les vagues de 2017 et de 2020, où en est-on ? « On est dans la transformation, alors on ne sait pas encore où ça va nous mener. Mais on n’est plus au même stade qu’on l’était en 2017. Et on ne peut pas ignorer ce qui est arrivé à l’époque, cette prise de parole là […] », explique Mme Pineda.

« Quand les victimes ont dénoncé [les violences qu’elles avaient subies] en 2017, elles ont mis des visages sur des données qui existaient depuis toujours et ont montré à quoi ressemble une victime d’agression sexuelle. On s’est rendu compte que ça pouvait être nous, que c’étaient des gens qui ressemblaient à notre entourage. Les victimes voulaient aussi éviter à d’autres que ça leur arrive, et éviter que l’agresseur allégué récidive. La justice leur a dit “faites-nous confiance”, et certaines l’ont fait. Elles sont allées porter plainte à la police. Mais le rôle du système de justice, c’est de punir. Alors que les attentes des victimes, c’est de guérir ou de réparer. C’est un peu incompatible, le rôle et les attentes. » Bien que la justice évolue, tout reste encore fragile.

Alors, comment s’en sortir ? Y a-t-il des solutions pour établir un équilibre, en arriver à des ententes ? Selon la journaliste, la justice réparatrice est une des solutions envisageables, mais elle reste encore peu réaliste, du moins dans la forme actuelle du système de justice.

Le problème est qu’un accusé qui accepterait de s’asseoir devant sa victime alléguée ferait en quelque sorte un aveu de culpabilité. De la même façon, une victime qui accepterait d’écouter son agresseur montrerait une ouverture. « Ça pourrait vouloir dire qu’elle ne veut pas vraiment qu’il aille en prison », dit Mme Pineda.

Elle souligne qu’il y a encore beaucoup à faire, mais en cinq ans, c’est un véritable pas de géant médiatique et social qui a été fait.

Que reste-t-il de #MoiAussi ? permet ainsi de constater cette avancée tout en ouvrant la discussion, et de poursuivre la réflexion collective. « Je pense qu’on doit arriver à quelque chose, mais je ne sais pas combien de temps ça va prendre. Il y a des solutions qui sont à notre portée […], mais il faut déconstruire certaines règles établies pour y arriver. Ça va dépendre de la volonté politique et judiciaire. » Chose certaine, la journaliste reste au poste « au moins encore pour les cinq prochaines années », avec une grande hâte de connaître la suite.



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