La justice réparatrice, raconter et reconnaître l’offense

Cinq ans après #MoiAussi, la justice réparatrice est l’une des pistes de solution préconisées par certaines victimes d’agression sexuelle.
Illustration: Valéry Lemay Cinq ans après #MoiAussi, la justice réparatrice est l’une des pistes de solution préconisées par certaines victimes d’agression sexuelle.

Cinq ans après la vague de dénonciations d’agressions sexuelles, les survivantes continuent de plaider pour un système de justice plus à l’écoute de leurs besoins. L’Institut national de santé publique du Québec estime que seulement de 5 à 6 % d’entre elles portent plainte à la police, même si une hausse du nombre de dénonciations relatives aux infractions à caractère sexuel est observée. L’une des pistes de solution préconisées par certaines victimes, c’est la justice réparatrice.

C’est l’option qu’a d’ailleurs choisie Mélanie Jacques, victime d’inceste à l’âge de 10 ans, pour avancer dans son processus de guérison. Rencontrée sur le bord du fleuve à Sorel-Tracy, Mélanie tient une photo d’elle et de son beau-père, prise quelques mois avant qu’il ne l’agresse sexuellement. « La raison pour laquelle j’ai gardé cette photo-là, c’est parce que je ne voulais pas oublier la petite fille sur la photo. […] Le pourquoi que je suis forte […], c’est à cause d’elle », souligne celle qui a récemment terminé un processus de justice réparatrice en groupe.

La justice réparatrice n’est pas une idée nouvelle. Cette approche de la justice, qui peut être complémentaire à l’actuel système de justice pénale ou une solution de rechange à celui-ci, tirerait son origine des pratiques autochtones traditionnelles, selon le ministère de la Justice canadien. La toute première expérience de justice réparatrice occidentale remonte quant à elle à 1974, en Ontario, dans un dossier où deux adolescents en état d’ébriété avaient été accusés de vandalisme. On leur avait proposé de rencontrer leurs victimes pour leur offrir réparation. Ce cas, maintenant connu sous le nom de l’affaire Elmira, a depuis fait école.

Il existe différents types de processus de justice réparatrice offerts par plusieurs organismes. Dans une formule privée ou en groupe, cette démarche permet à une victime de s’asseoir avec son agresseur, ou un agresseur substitut ayant commis les mêmes gestes envers une autre personne, pour lui poser des questions.

Une formule qui, selon Jo-Anne Wemmers, professeure à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, permet aux survivantes d’agression sexuelle d’être parties prenantes du processus.

« C’est ça qui est intéressant, souligne-t-elle. Ensemble, travailler, chercher, trouver une réponse pour réduire la souffrance de la victime et réparer les torts qui sont causés par l’acte criminel. » Jo-Anne Wemmers explique que dans le système de justice pénale, la victime n’est qu’un témoin aux yeux de la loi. « Elles se sentent souvent exclues du système pénal. Elles se sentent comme un objet. »

Les limites d’une solution novatrice

Le processus de justice réparatrice n’est en revanche pas parfait. Les survivantes peuvent rencontrer principalement des hommes qui ont reconnu leur culpabilité au criminel, ce qui n’est pas toujours le cas de leur propre agresseur.

Mélanie Lemay, cofondatrice de Québec contre les violences sexuelles, explique d’ailleurs qu’il est encore rare de voir un avocat conseiller à son client de rencontrer sa victime avant le procès, et ce, en raison de la présomption d’innocence. « Les agresseurs ont tout à gagner à nier ou à invalider que les événements se sont bel et bien produits. On est encore dans une société où, malheureusement, tout ce qui pourrait advenir en matière de réparation envers leurs victimes pourrait être retenu contre eux. »

Pourtant, c’est précisément cette reconnaissance des faits et des événements que recherchent le plus souvent les survivantes d’agressions sexuelles. « Quand l’agresseur a admis les faits, c’est beaucoup plus satisfaisant pour la victime. C’est la validation, la reconnaissance [ce qu’on obtient rarement] dans le système de justice pénale », affirme Jo-Anne Wemmers.

Se libérer d’un immense fardeau

Quand Mélanie Jacques est devenue la victime de son beau-père, elle l’a dénoncé et ce dernier a immédiatement plaidé coupable après son arrestation. Bien qu’elle ait tenté d’entrer en contact avec lui des années après pour comprendre ce qui l’avait poussé à commettre de tels gestes, elle n’a jamais été en mesure de lui parler.

C’est en visionnant un épisode de la télésérie Unité 9 qu’elle a été mise sur la piste de la justice réparatrice. Mélanie contacte alors le Centre de services de justice réparatrice pour parler avec un agresseur ayant commis les mêmes gestes que son beau-père. « Je n’accepte pas les gestes qu’il a faits, mais il m’a beaucoup aidée, cet homme-là », fait-elle valoir à la suite de ses rencontres avec lui. Elle a surtout pu lui poser la question qui la taraudait : pourquoi elle ?

Quand l’agresseur a admis les faits, c’est beaucoup plus satisfaisant pour la victime. C’est la validation, la reconnaissance [ce qu’on obtient rarement] dans le système de justice pénale. 

Dans le cadre de ses recherches, la professeure Jo-Anne Wemmers a pu s’entretenir avec plusieurs survivantes d’agression sexuelle qui ont souvent abordé la notion de pardon. « Il ne s’agit pas de pardonner à son agresseur, il s’agit plutôt de se pardonner elle-même. C’est dans le cadre de son propre processus de guérison, de pardonner à l’enfant, de pardonner la victime naïve. »

Des pas de géant

 

Martin [nom fictif. L’anonymat a été requis pour ne pas faire revivre des traumatismes à son ancienne belle-fille, sa victime], un offenseur, a participé à plusieurs processus de justice réparatrice et c’est d’abord en milieu carcéral qu’il a été initié à ce concept. Bien qu’il avait déjà compris, en termes médicaux, ce qui l’avait amené à poser de tels gestes — on lui expliquait qu’il était entré en distorsion cognitive —, la justice réparatrice lui a permis d’entrer en contact avec ses émotions. « Quand je suis assis devant une victime apparentée, je n’ai pas besoin d’expliquer les raisons. Elle le sait. Je n’ai pas besoin d’expliquer quels types de gestes que j’ai posés. Elle les a subis. Elle veut comprendre les motivations, et moi, c’est ce qui m’a permis de me connecter. »

Il se dit désormais capable de reconnaître les comportements qui pourraient le faire récidiver. «Tout le monde me disait que j’avais fait des progrès, mais que là, j’avançais à pas de géant. Je venais de mettre le doigt sur ce qui me bloquait, sur ce qui représentait un risque pour moi », résume-t-il.

Une solution, pas une panacée

 

La justice réparatrice nécessite un travail de préparation à la fois pour la victime et pour l’offenseur, afin qu’ils soient disposés à raconter leurs histoires respectives… et à les entendre. « Il faut parler du déroulement du processus pour que les personnes puissent savoir ce qui va arriver, quelles sont les règles d’interactions, pour que ça se passe de façon respectueuse », souligne Jo-Anne Wemmers.

Mais pour ça, il faudra peut-être faire un pas de plus pour une justice qui se veut « transformatrice ». « C’est là où la politique, à mes yeux, peut encore tenir un rôle important, affirme Mélanie Lemay. C’est en élargissant les espaces où c’est possible de dénoncer, c’est en s’intéressant à la façon dont une situation s’est produite […] que ça pourrait en fait être porteur pour prévenir la création d’autres victimes. »

Ce ne sont pas toutes les victimes qui voudront, dans leur vie, s’asseoir avec un agresseur. « Il faut que ce soit volontaire, d’abord. Et ça, c’est un principe très important pour tous les participants, que ce soit pour les victimes ou pour les contrevenants », rappelle Jo-Anne Wemmers. Et le processus de guérison d’une victime peut s’échelonner sur toute une vie, souligne Mélanie Lemay. « Dans notre corps, on porte la scène de crime », rappelle-t-elle. Selon elle, il n’existe pas de solution unique pour ce chemin de croix.

Avec Jonathan Allard

Si vous êtes dans une situation où vous auriez besoin d’aide, voici quelques ressources à consulter.

Info-aide violence sexuelle

Le centre de service de justice réparatrice

Équijustice