Contre le suicide, le Nord mise sur la prévention

Umiujaq, au Nunavik. Un jeune Québécois sur cinq décédés par suicide au cours des 20 dernières années était autochtone.
Photo: Catherine Hours Archives Agence France-Presse Umiujaq, au Nunavik. Un jeune Québécois sur cinq décédés par suicide au cours des 20 dernières années était autochtone.

Au cours des 20 dernières années, un jeune Québécois sur cinq décédés par suicide était autochtone, selon un décompte fait par Le Devoir. Mais dans les communautés, on refuse de sombrer dans le fatalisme et on crée des outils locaux pour déjouer les statistiques.

Judas était l’aîné d’une famille de six enfants et vivait avec sa famille dans une communauté crie du Nord-du-Québec. Sa mère s’est dite trop éprouvée pour donner une entrevue au Devoir, mais elle a donné son autorisation pour qu’on raconte l’histoire de son fils de 14 ans et la série d’erreurs qui a mené à son décès en 2018.

L’enfant a fait l’objet de 15 signalements à la DPJ depuis l’âge de trois ans, rapporte le coroner dans son rapport, daté de 2019.

Dans un de ces signalements, on indique qu’il a été « directement témoin d’une tentative de suicide d’un proche ». Deux autres signalements concernaient « des événements dans lesquels Judas avait exprimé des intentions suicidaires ». Le dernier signalement datait de cinq jours seulement avant son décès.

« Les événements démontrant une intention suicidaire étaient suffisamment préoccupants pour entraîner des mesures urgentes de protection et de placement en attendant une évaluation psychologique et/ou psychiatrique », écrit le coroner.

« Il ne m’appartient pas d’identifier quelles seraient ses [autres] ressources disponibles ou à développer. Je ne peux que constater que l’enfant n’a pas bénéficié de l’aide nécessaire à son développement et à son équilibre psychologique », conclut-il.

La stratégie du Nunavik

 

Des histoires du genre, Annie Nulukie en a entendu plusieurs dans les communautés nordiques du Nunavik. Elle-même a été directement touchée par le suicide de proches ou d’enfants avec lesquels elle avait travaillé comme éducatrice. Dans les petites communautés où les traumatismes s’additionnent, le suicide d’un jeune a des répercussions immenses.

Depuis toujours, elle tente de changer les choses. Aujourd’hui, elle agit à titre de coordonnatrice de la toute première stratégie de prévention du suicide de la Régie régionale de la santé du Nunavik, publiée en 2018.

Elle le reconnaît, son équipe « partait de loin ». Car bien que la situation soit jugée « préoccupante » depuis longtemps au nord du 55e parallèle, les efforts de tout un chacun pour prévenir le suicide se faisaient « en silo », constate Mme Nulukie.

« Il y avait beaucoup d’initiatives dans les communautés, mais ce n’était pas nécessairement reconnu comme de la prévention. Aujourd’hui, on apprend à travailler ensemble et on tente de renforcer les programmes qui fonctionnent bien. »

Le comité régional, qui regroupe une vingtaine d’organisations, a développé une « vision globale » qui vise à réduire le nombre de suicides. Depuis, il a mis en place des campagnes de prévention créées spécialement par et pour les Nunavimmiuts. Il forme les travailleurs de première ligne, les policiers et les enseignants en leur apprenant à mieux reconnaître les signes de détresse et à intervenir auprès de personnes en crise suicidaire. Il a ajouté des agents de liaison qui travaillent exclusivement sur la question du suicide. Et il utilise les réseaux sociaux pour faire la promotion des ressources d’aide en inuktitut, une langue autochtone.

La priorité est de « lever les tabous » dans les communautés, d’encourager les gens à demander de l’aide, explique-t-elle. Mais l’aide disponible n’est pas toujours à point. « Il y a des services dans chacune des 14 communautés, explique Mme Nulukie. Mais le haut taux de roulement du personnel et la pénurie de main-d’oeuvre sont des défis majeurs. »

Elle estime qu’il est nécessaire « d’améliorer les services » et de le faire dans une vision à long terme. « Oui, il y a les psychologues et les professionnels, mais nous avons aussi des conseillers naturels qui offrent du soutien à leur façon, dans notre langue maternelle, et il y a un besoin pour que ceux-ci soient reconnus à leur juste valeur. Il faut se rappeler que dans notre culture, avant la colonisation, nous avions notre propre système de protection. »

Conditions socio-économiques

 

La commission scolaire Kativik met elle aussi la main à la pâte. En 2016, dans la foulée d’une vague de suicides, on a créé des postes de professionnels de soutien aux élèves. Les titulaires allaient faire de la prévention, de l’intervention et de la postvention directement dans les écoles.

Leur présence a des bienfaits, estime Jasmine John, directrice adjointe des services complémentaires et compatissants à la commission scolaire.

Mais à ce jour, seulement 13 des 18 écoles primaires et secondaires du Nunavik bénéficient de cette aide. « En situation de crise, on peut faire venir un professionnel d’une autre communauté par avion, mais ils ne sont pas là à longueur d’année pour faire de la prévention dans les salles de classe », se désole-t-elle.

Le problème, précise-t-elle, ce n’est pas nécessairement de trouver des gens pour faire le travail, mais le manque de logements dans certaines communautés, qui empêche de nouvelles embauches. La crise du logement dans les communautés revient d’ailleurs sans cesse au fil des entrevues. Les maisons surpeuplées engendrent plusieurs problèmes sociaux qui ont des effets sur la santé physique et psychologique des citoyens.

« La question du suicide au Nunavik est complexe et provient de plusieurs facteurs de risque, dont les iniquités sociales, les traumatismes historiques, les familles blessées, l’adversité précoce, la détresse mentale, les maisons surpeuplées, le stress aigu et les nombreuses pertes », explique Annie Nulukie.

Favoriser le bien-être

 

Il faut travailler sur tous ces éléments si on veut que ça change, constate également la Dre Lucie Nadeau, psychiatre à l’Hôpital de Montréal pour enfants, qui fait des consultations au Nunavik depuis 2008. Mais il ne faut pas oublier de « nourrir l’espoir », rappelle-t-elle.

« Dans toute situation, il y a les facteurs de risque et les facteurs de protection, ajoute-t-elle. On sait que si on travaille davantage sur les facteurs de protection, ça peut amener davantage de bienfaits que de travailler seulement sur les facteurs de risque. Et ça a peut-être même plus de poids. »

Les facteurs de protection, qui visent à favoriser le bien-être, la fierté et la résilience des Nunavimmiuts par des activités culturelles ou traditionnelles, par exemple, est au centre de la stratégie de prévention du suicide du Nunavik. Ainsi, on mise beaucoup sur les activités en territoire, celui-ci étant considéré comme un lieu de guérison. La pêche et la chasse permettent aux jeunes de s’enraciner et de partager des moments de qualité avec leur famille, ce qui a un impact sur la suite des choses.

En travaillant sur tous ces aspects, la coordonnatrice de la stratégie de prévention du suicide de la Régie régionale de la santé du Nunavik, Annie Nulukie, a bon espoir d’arriver à renverser la tendance : « Nous visons un avenir meilleur. »

Avec Sandrine Vieira

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