Des enfants de la DPJ plus vulnérables au suicide

Karine Bonnier a perdu son fils, Guillaume, qui est décédé par suicide il y a quelques annees. Sur la photo, elle tient dans ses bras un portrait de son fils.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Karine Bonnier a perdu son fils, Guillaume, qui est décédé par suicide il y a quelques annees. Sur la photo, elle tient dans ses bras un portrait de son fils.

Pour protéger sa fille Marie-Cassandre d’elle-même, Johanne Desrosiers s’est résignée à la confier à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), espérant — en vain — qu’en centre jeunesse, on pourrait la protéger du pire, c’est-à-dire l’empêcher de s’enlever la vie, une idée qui l’obsédait depuis des années. « Elle avait 11 ans la première fois qu’elle m’a dit : “Maman, je veux mourir, tue-moi”. »

À bout de ressources et impuissants, des parents comme Johanne Desrosiers se sont tournés vers la DPJ pour chercher protection et soutien. Selon une compilation des dossiers du coroner effectuée par Le Devoir, 59 enfants se sont pourtant enlevé la vie depuis 2000, alors qu’ils étaient sous sa responsabilité, une situation décriée depuis la fin des années 1990, mais qui s’explique notamment par le fait que les jeunes de la DPJ cumulent souvent plusieurs facteurs de risque.

Au téléphone, Johanne Desrosiers se remémore avec émotion le mal de vivre de sa fille, qui s’est enlevé la vie en 2011, à l’âge de 15 ans.

Marie-Cassandre n’a pas eu un parcours facile. À 12 ans, déjà, elle s’automutilait. Et la situation se détériorait d’année en année. « Je savais qu’elle avait envie de mourir, c’était très difficile, raconte sa mère. J’étais toujours derrière elle : je sortais un Exacto de son sac d’école, j’enlevais des couteaux sous l’oreiller… »

Malgré la médication, les idées noires persistaient. À maintes reprises, Mme Desrosiers a emmené sa fille à l’urgence à la suite de tentatives de suicide. On la gardait parfois en observation pendant quelques jours. On lui a offert une thérapie de jour pendant une semaine et une thérapie familiale. Mais ce n’était pas suffisant.

Après une énième visite à l’urgence, un psychiatre a conseillé à la mère de placer l’adolescente en centre jeunesse. C’était, à son avis, le seul endroit où elle pourrait bénéficier de l’aide dont elle avait besoin avec une surveillance en permanence. Le coeur gros, Mme Desrosiers a donc dû refuser de reprendre sa fille à sa sortie de l’hôpital. La DPJ a pris le relais. « C’est vraiment ceux qui nous ont le plus aidés, affirme, reconnaissante, Mme Desrosiers au bord des larmes. C’est vraiment avec eux que j’ai eu un service concret. J’ai eu affaire à des gens extraordinaires, qui aimaient ma fille. »

Pourtant, c’est sous leur garde que Marie-Cassandre s’est donné la mort à l’âge de 15 ans, un mois à peine après son arrivée au foyer de groupe. « Elle leur a filé entre les doigts, se désole la mère. C’est sûr qu’il y a eu des erreurs au moment où c’est arrivé, mais ils ne sont pas plus fiers que moi de ce qui est arrivé. »

Le coroner, lui, se fait plus incisif. « Le centre jeunesse, lorsqu’il demande qu’on lui confie un jeune suicidaire pour sa protection, devra trouver une façon de faire pour éviter la répétition d’un tel geste en commençant par s’assurer qu’aucun objet pouvant servir de lien n’est à portée de main et que le jeune, même si son intimité est préservée, est sujet à une surveillance », écrit le coroner Michel Ferland dans son rapport daté de 2012.

Kelly Ann

 

Dix ans plus tard, en 2021, Carole Thibodeau s’est retrouvée dans la même situation, contrainte elle aussi de laisser sa fille suicidaire aux soins de la DPJ, faute de ressources.

Kelly Ann était une enfant joviale, créative avec un « rire ensoleillé », raconte sa mère. Lorsque la pandémie a frappé, elle a commencé à se révolter et à consommer. Elle devenait agressive et faisait des colères terribles. Elle se sauvait la nuit. Un jour, elle a avoué à sa mère qu’elle avait des idées noires et qu’elle pourrait être dangereuse pour elle-même. Avec son accord, sa mère l’a emmenée à l’hôpital, où elle a été gardée en observation un jour ou deux. On lui a diagnostiqué un TDAH et un trouble de la personnalité limite, pour lesquels on lui a prescrit des médicaments avant de la diriger vers le CLSC pour un suivi en psychothérapie.

Carole Thibodeau, qui a noté toutes ses démarches dans un cahier, affirme avoir attendu ce suivi pendant des mois. Mais plus le temps passait, plus sa fille devenait ingérable. Lors d’une colère, elle a blessé sévèrement sa mère après l’avoir poussée. « Mais tout ça était dû à une souffrance intérieure », explique la mère.

À bout de ressources, sur la suggestion d’un médecin, elle s’est résolue à faire « la pire des choses [qu’elle] pouvait imaginer » : elle a fait un signalement à la DPJ. « Quand je suis allée la porter au centre [jeunesse], la première chose que je leur ai dite, c’est que je ne l’abandonnais pas, mais qu’elle avait besoin d’aide. Elle avait besoin d’un suivi avec un psychologue ou un psychiatre. Elle avait besoin d’aide pour la drogue. Ça a été comme un deuil pour moi, mais je n’avais pas d’autre choix. C’était la seule façon d’obtenir de l’aide pour elle. De la sauver. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir

Carole Thibodeau tient la photo de sa fille.Il y a environ un an, sa fille de seize ans s'est enlevé la vie. 

Selon Mme Thibodeau, sa fille n’a pas eu l’aide psychologique dont elle avait besoin au centre jeunesse. On lui répétait que sa fille allait bien. On lui faisait sentir que c’était elle, le problème. « Je leur répétais qu’elle avait besoin d’aide, qu’elle avait mal à l’âme. Je voulais trouver la cause de son problème. Mais je n’ai pas été écoutée. »

Mme Thibodeau s’effondre en larmes lorsque vient le temps de raconter les derniers moments de sa fille, qui a mis fin à ses jours en septembre 2021, à l’âge de 14 ans. Trois jours avant sa fête. C’est survenu chez elle, alors que Kelly Ann était en visite pour la fin de semaine. « Elle était dans sa chambre, la porte ouverte, juste à côté. Mais quand je suis rentrée dans sa chambre, il était trop tard… »

La semaine suivante, elle a eu un appel du CLSC, qui lui offrait une place en psychothérapie pour sa fille. « Je leur ai dit : “Laissez faire, c’est trop tard, ma fille est morte ! Ça faisait sept mois qu’elle attendait. C’est il y a sept mois qu’elle avait besoin d’aide !” »

Elle est encore fâchée contre le système, qui n’a pas été en mesure d’offrir à sa fille les services dont elle avait cruellement besoin. Elle a encore beaucoup de questions sur les circonstances entourant la mort de sa fille. Et elle entend encore en boucle la phrase qu’une intervenante de la DPJ lui aurait dite après le suicide de sa fille : « On l’a échappée. »

« Je me disais que j’allais retourner au centre pour leur poser des questions, mais je n’ai pas encore été capable de le faire. Il fallait que je me guérisse avant. Mais j’aimerais savoir : comment on fait pour échapper un enfant ? Elle est où, la faille, dans leur système ? »

Le bureau du coroner, qui mène une enquête sur tous les décès par suicide au Québec, aura possiblement des réponses pour elle. Mais au moment où ces lignes étaient écrites, le rapport sur le décès de Kelly Ann n’était toujours pas publié.

Recommandation de placement

 

Au ministère de la Santé et des Services sociaux, qui chapeaute l’ensemble des DPJ du Québec, on indique ne pas être en mesure de se prononcer sur des cas spécifiques, et on renvoie Le Devoir aux mesures de prévention mises en place dans le réseau.

On est également incapable de dire combien d’enfants avec des idées suicidaires sont confiés à la DPJ pour assurer leur sécurité. Mais le pédopsychiatre Martin Gignac confirme que les parcours de Marie-Cassandre et de Kelly Ann, bien que peu fréquents, ne sont pas hors norme.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le pédopsychiatre Martin Gignac confirme que les parcours de Marie-Cassandre et de Kelly Ann, bien que peu fréquents, ne sont pas hors norme.

« C’est rare qu’on va recommander un placement en centre jeunesse pour quelqu’un qui a fait un geste suicidaire, explique-t-il. Mais, des fois, on a des jeunes qui, malgré les interventions, continuent d’avoir des comportements d’automutilation et d’autodestruction. Et dans la Loi de la protection de la jeunesse, il y a un article sur les troubles de comportement qui inclut les comportements suicidaires récurrents. »

Enfants plus vulnérables

 

Le décompte du Devoir, qui a étudié les 546 rapports de coroners en lien avec le suicide d’enfants au Québec depuis l’an 2000, permet de constater que les enfants de la DPJ sont surreprésentés.

Dans 59 dossiers, les coroners mentionnent spécifiquement un lien avec la DPJ. Certains étaient hébergés dans différents types d’établissements, d’autres avaient fait l’objet de signalements ou bénéficiaient d’un suivi à domicile pour diverses raisons. Cela représente un peu plus de 10 % de tous les suicides d’enfants au Québec, alors qu’ils ne sont que 2 % à être sous la responsabilité de l’État.

« Malheureusement, les jeunes sous la protection de la DPJ cumulent très souvent un ou plusieurs […] facteurs de risque, reconnaît le ministère de la Santé. Les efforts pour prévenir ces situations, bien en amont, sont d’ailleurs au coeur des préoccupations des équipes du ministère oeuvrant en services jeunesse. »

Les coroners font état de plusieurs lacunes au fil du temps. Ils évoquent des protocoles dépassés, des problèmes de communication entre les intervenants et le manque de formation pour être capable de repérer les enfants à risque.

Dans un cas en particulier, survenu en 2014, un jeune s’est enlevé la vie après être sorti en pleurs d’une rencontre où il venait d’apprendre qu’il serait maintenu en encadrement intensif. « Un processus d’accompagnement à la suite de cette rencontre aurait permis une intervention immédiate et directe auprès du jeune », indique le coroner.

Plusieurs coroners de différentes régions ont recommandé au ministère de « prendre les mesures nécessaires afin de réduire les délais d’attente pour la population jeunesse en santé mentale ».

D’autres ont documenté le fait que les jeunes de la DPJ étaient mal préparés à faire face à la vie adulte ou vivaient de l’anxiété à l’idée de devenir majeur et d’être largué par le système, un élément qui a été maintes fois évoqué lors des travaux de la commission Laurent.

Questionné sur l’ensemble de ces failles évoquées dans les rapports de coroner et sur le suivi des recommandations qui sont faites à la DPJ, le ministère indique faire les suivis qui s’imposent. « Lorsque des conclusions adressées à un ou des établissements et desquelles nous sommes informés nécessitent des actions ministérielles, celles-ci sont analysées en vue qu’on trouve des solutions les plus appropriées », indique le ministère.

Quant à savoir s’il y avait suffisamment de psychologues, de pédopsychiatres et de ressources en santé mentale pour aider les jeunes à risque suicidaire sous la protection de la DPJ, le ministère renvoie Le Devoir à un investissement de 15 millions récurrent qui a été annoncé en novembre 2017 « afin de rehausser les services de psychologie destinés aux jeunes et à leur famille », mais qui n’est pas spécifique à la DPJ.

« Cela dit, les problèmes actuels de main-d’oeuvre constituent un obstacle additionnel à la dispensation des services », reconnaît le ministère.

On précise par ailleurs que le protocole d’intervention, qui a été publié en 2000, a été mis à jour en 2018 et que celui-ci « tient compte de l’évolution des connaissances et des pratiques ». Un nouveau cadre de référence clinique sur la gestion des risques suicidaires en centre jeunesse a également été publié par l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux en 2019.

Guillaume

 

Contrairement aux cas de Marie-Cassandre et de Kelly Ann, Guillaume était déjà en centre jeunesse depuis près d’un an lorsqu’il a commencé à parler de suicide.

Dans son rapport, publié un an plus tard, le coroner note que l’adolescent de 15 ans avait tenu des propos suicidaires dans les jours précédant son décès, mais qu’aucune mesure particulière n’avait été prise pour éviter qu’il ne passe à l’acte.

Ainsi, la veille de son décès, à la suite d’une énième fugue, Guillaume a indiqué qu’il évaluait à 70 % la possibilité de se suicider. L’intervenante qui reçoit la confidence consulte le guide d’évaluation du suicide et « conclut qu’il n’est pas suicidaire et qu’il cherche seulement de l’attention », note le coroner.

Guillaume n’a pas non plus reçu l’évaluation psychologique qui avait été ordonnée par un juge en août 2013. Le centre jeunesse n’a jamais été avisé du fait que le jeune homme ne s’était pas présenté à son rendez-vous avec le psychologue.

Il était par ailleurs en attente d’une rencontre avec un pédopsychiatre. Le coroner évalue que le délai estimé à ce moment était d’environ huit mois.

Le coroner constate que « des mesures correctives » ont été prises par le centre jeunesse à la suite du décès de l’adolescent, mais il recommande néanmoins « l’actualisation […] et la mise à jour des connaissances du protocole suicidaire ».

La lecture de ce rapport a été une étape difficile pour la mère de Guillaume, Karine Bonnier. « Plus je lisais, plus je me disais que ça n’avait pas de bon sens », raconte-t-elle.

Elle a porté plainte à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, qui a conclu en septembre 2014 que les droits de l’enfant avaient été « lésés » sur plusieurs aspects.

Karine Bonnier s’est battue pour son fils, dans l’espoir de faire changer les choses. « On peut blâmer le manque d’argent, de personnel, de formation, mais c’est de la vie de jeunes qu’on parle. »

Avec Sandrine Vieira

Des améliorations dans l’offre de services

À la DPJ de Montréal, la coordinatrice santé mentale jeunesse et services spécifiques, Chantal Gélinas, estime que la prévention du suicide s’est vraiment améliorée depuis son arrivée en poste, il y a 19 ans. « On a beaucoup plus d’outils pour être capables d’intervenir auprès des jeunes », affirme-t-elle en entrevue. « Dans toutes les directions d’un CISSS ou de la DPJ, quand on parle de suicide, c’est la priorité. »

Elle parle de formation continue, d’équipes multidisciplinaires, de corridors de services avec des pédopsychiatres, d’art-thérapie et de zoothérapie. « Il y a vraiment une belle offre de services, assure-t-elle. Mais je pense que le plus grand défi, pour nos jeunes de la DPJ, c’est d’oser faire confiance au monde des adultes [pour aller chercher de l’aide]. »

Selon elle, la formation sur le suicide est constamment mise à jour et très appréciée des employés. « Au début de la pandémie, quand tout s’est arrêté, il y a eu une annulation des formations. Et dans les priorités, on s’est fait dire que les formations sur la prévention, c’était la première à remettre en place. »

À l’Association québécoise de prévention du suicide, la conseillère à la formation Marie-Ève Bernier précise que « des travaux ont été faits avec les centres jeunesse pour développer des formations adaptées pour cette clientèle, afin de reconnaître tout ce qui est lié aux moments plus critiques et au vécu des jeunes, comme les passages à la cour, les changements de famille ou d’intervenant ».


Pas de statistiques

En 1999, l’Association des centres jeunesse du Québec, le Collège des médecins du Québec et le Protecteur du citoyen publiaient un rapport sur le suicide chez les usagers des centres jeunesse intitulé Il est urgent d’agir.

Parmi les nombreuses lacunes observées, dont plusieurs ont été reprises dans les rapports de coroners subséquents, on déplorait le fait qu’il n’existe aucune statistique officielle établissant les taux de décès par suicide chez les jeunes en centre jeunesse. Et ce, malgré le fait qu’ils « forment un groupe à risque particulièrement élevé de suicide parce qu’ils présentent plusieurs facteurs de risque associés au suicide » tels que les pertes relationnelles, les antécédents de violence et d’abus physique ou sexuel.

Vingt ans plus tard, le ministère n’a toujours aucune donnée à ce sujet. Chaque établissement déclare à son « gestionnaire de risque » les tentatives et les suicides, mais ceux-ci ne sont pas comptabilisés, confirme l’équipe du ministère de la Santé.

Dans le cadre des travaux de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent), une équipe de recherche de l’Institut universitaire Jeunes en difficulté réclamait à nouveau ces données. Dans une lettre publiée dans Le Devoir, les chercheurs faisaient un plaidoyer sur l’importance d’avoir des « données fiables et pertinentes sur les enfants suivis par la DPJ et leur trajectoire dans les services publics afin d’améliorer en continu la réponse à leurs besoins ».

Les auteurs de la lettre donnaient en exemple le Manitoba, qui a créé un grand registre dénominalisé. « À partir de ce répertoire, des chercheurs ont démontré que les enfants placés en milieu substitut par les services de protection sont de trois à cinq fois plus susceptibles de mourir par suicide ou de consulter à l’urgence pour une tentative de suicide, comparativement aux enfants de la population générale avec des caractéristiques sociodémographiques similaires. De telles démonstrations sont extrêmement puissantes pour guider les politiques et les services. »

Besoin d'aide?

Si vous pensez au suicide ou si vous inquiétez pour un proche, des intervenants sont disponibles pour vous aider, partout au Québec, 24 / 7.

Téléphone : 1 866 APPELLE (277-3553)

Texto : 535353

Clavardage, informations et outils : www.suicide.ca



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