Suicide chez les enfants: les failles d’un système

Il y a cinq ans, Caroline Tremblay a perdu sa fille Cassandra, qui avait 14 ans, après qu’elle se fut enlevé la vie. Encore aujourd’hui, elle tente de dompter la culpabilité qui l’habite. Sur la photo, elle tient un portrait de sa fille.
Photo: Tom Core Le Devoir Il y a cinq ans, Caroline Tremblay a perdu sa fille Cassandra, qui avait 14 ans, après qu’elle se fut enlevé la vie. Encore aujourd’hui, elle tente de dompter la culpabilité qui l’habite. Sur la photo, elle tient un portrait de sa fille.

En l’espace de 20 ans, quelque 550 enfants de moins de 18 ans sont décédés par suicide au Québec, laissant dans le deuil des familles et des proches anéantis. Comme l’a constaté Le Devoir, même si chaque histoire est unique, les coroners qui se sont penchés sur ces décès ont tout de même mis en lumière des problèmes récurrents et des occasions manquées de possiblement changer le destin tragique de ces enfants.

« On l’avait sous notre nez, et on n’a rien vu. » Cinq ans après le décès de sa fille, Caroline Tremblay tente encore de dompter la culpabilité qui l’habite. Jamais sa fille Cassandra, dont elle était pourtant très proche, ne lui a fait part de son mal de vivre ni de ses intentions suicidaires.

C’est plutôt à ses amies que l’adolescente de 14 ans s’est confiée. « Elle a écrit des excuses à l’une de ses amies et, le même jour, elle a écrit à une autre amie qu’elle se sentait en train de chuter, qu’elle avait besoin que quelqu’un l’attrape et qu’elle se sentait seule. Elle a également exprimé son souhait de mettre fin à ses jours », écrit la coroner Nancy Bouchard dans son rapport sur le décès de Cassandra, survenu en 2017.

Sur le conseil de ses amies, l’adolescente s’est rendue au bureau de la psychoéducatrice de l’école. « Mais celle-ci n’était pas disponible, et Cassandra n’a pas pris rendez-vous », précise la coroner. Quelques jours plus tard, Cassandra mettait fin à ses jours. « Mon monde s’est écroulé », dit sa mère en soupirant et d’une voix qui contient toute la tristesse du monde.

Dans les semaines suivant le décès de Cassandra, Mme Tremblay a trouvé une dissertation rédigée par sa fille à l’école, et dans laquelle elle exprimait sa détresse. « Elle écrivait qu’elle avait tellement de peine qu’elle n’était plus capable de pleurer et elle avait dessiné une faucheuse. Le prof a mis un point d’interrogation, mais jamais je n’ai vu ce travail avant qu’il ne soit trop tard. »

Au téléphone, Mme Tremblay soupire encore. « C’est très difficile de se rendre compte que tout ça se passait sans qu’on en ait été avisé. Si on nous avait contactés, on aurait agi tout de suite, on l’aurait emmenée à l’hôpital, mais on n’a rien su. »

Elle n’en veut pas aux amies de sa fille, mais elle estime que, de façon générale, les adolescents sont encore mal outillés pour savoir comment réagir quand ils reçoivent de tels messages de détresse. « Même les parents, on est mal informés, se désole-t-elle. Je ne croyais même pas qu’un enfant de 14 ans pouvait s’enlever la vie. On devrait être mieux outillés pour détecter les signes. »

Drapeaux rouges

 

Le cas de Cassandra est loin d’être unique. Au total, 546 mineurs se sont enlevé la vie au Québec depuis l’an 2000. Et 40 % d’entre eux avaient verbalisé leurs intentions, a comptabilisé Le Devoir, qui a analysé l’ensemble des rapports de coroners en lien avec le suicide de mineurs.

Au fil des pages, on note de nombreux exemples de banalisation des propos suicidaires par l’entourage. Certains croyaient que le jeune faisait des jokes ou tentait de « se rendre intéressant ». D’autres n’en faisaient tout simplement plus de cas étant donné la répétition des propos suicidaires.

 

Dans certains cas, les coroners indiquent que les enseignants ne sont pas toujours bien outillés pour déceler le risque suicidaire des jeunes qui expriment leur douleur sous différentes formes. À l’inverse, d’autres font état d’intervenants scolaires qui proposent une aide que les parents refusent.

« Toute verbalisation doit être prise au sérieux et validée, rappelle la chercheuse du groupe McGill d’études sur le suicide Marie-Claude Geoffroy. L’idée selon laquelle les gens qui parlent de leurs idées suicidaires ne passeront pas à l’acte, c’est faux. »

Sous le radar des professionnels

 

Le quart (26 %) des enfants décédés par suicide depuis l’an 2000 avaient consulté pour des problèmes de santé mentale ou des idées suicidaires. Mais dans plusieurs cas, les professionnels n’ont pas été en mesure de détecter l’ampleur de la détresse ou l’imminence du passage à l’acte.

C’est le cas de Thomas, 15 ans, qui s’est enlevé la vie en décembre 2015. « C’était un petit gars allumé, qui faisait du sport, qui était drôle et gentil », se remémore son père, l’homme d’affaires Alexandre Taillefer. Mais dans les mois précédant son décès, le comportement de l’adolescent a changé. Il refusait d’aller à l’école et s’est refermé sur lui-même. Il avait également pris beaucoup de poids en très peu de temps et « pétait des coches » à tout moment.

« Quand je regarde ça aujourd’hui, je me dis qu’on avait à peu près tous les symptômes requis pour être inquiets par rapport à un suicide potentiel », se désole M. Taillefer.

Mais aucun professionnel n’a vu que Thomas était suicidaire ou n’a évoqué cette possibilité. « C’est facile à dire aujourd’hui, mais il n’y a jamais eu une seule alerte, malgré les différentes rencontres et les demandes d’aide qu’on a faites, déplore M. Taillefer. Si quelqu’un avait soulevé le moindre doute par rapport à un suicide potentiel — le moindre doute, souligne-t-il —, on aurait probablement agi de façon différente. »

Thomas était pourtant suivi dans un programme d’aide au CLSC depuis plusieurs mois. Un soir de juin, à la suite d’une crise survenue à la maison, ses parents ont appelé les ambulanciers pour l’amener à l’urgence. Ce n’est que le lendemain matin qu’il a été rencontré par le psychiatre.

« Au terme de son examen, lors duquel le jeune nie toute intention suicidaire, le médecin détermine que son patient ne souffre d’aucune psychopathologie majeure, mais qu’il souffre d’insomnie sévère dans le contexte d’un rythme de vie déstructuré », indique le coroner Gilles Sainton dans son rapport.

Il ajoute que l’évaluation du risque suicidaire « est une tâche très difficile et potentiellement incertaine », car il n’existe pas de « moyens objectifs comme des radiographies » pour poser un diagnostic.

Problème d’accès

Mais ce n’est pas parce qu’un jeune ou sa famille demande de l’aide qu’il va nécessairement en recevoir au moment opportun. Dans leurs rapports, plusieurs coroners ont déploré le manque d’accès aux professionnels, une réalité également observée par les spécialistes sur le terrain.

« Quand un enseignant ou un parent voit qu’un jeune commence à être déprimé, qu’il est moins motivé, c’est difficile de trouver de l’aide facilement et gratuitement dans le réseau », déplore Karine Gauthier, présidente de la Coalition des psychologues du réseau public québécois. Or, c’est à ce moment qu’il faut agir, avant que l’enfant ne se referme et que ses idées suicidaires ne deviennent envahissantes, observent les experts.

« Au moment où ils lèvent le drapeau rouge, on ne peut pas les faire attendre plusieurs semaines et plusieurs mois et penser qu’ils vont contenir leurs besoins et leurs émotions négatives en attendant que quelqu’un se mobilise pour les aider », ajoute le Dr Martin Gignac, chef du département de pédopsychiatrie de l’Hôpital de Montréal pour enfants.

Au fil des ans, il a observé que les patients qu’il voit à l’urgence sont souvent coincés dans ce qu’il appelle les « portes tournantes ».

« Beaucoup de jeunes qui arrivent en crise à l’urgence sont déjà en attente pour être vus dans des CLSC, explique-t-il. On fait un plan d’urgence avec eux, on leur donne des moyens pour gérer leur détresse et on les dirige vers les ressources qui sont dans leur communauté. Mais après quelques semaines, s’ils ne sont pas pris en charge, ils vont revenir consulter [à l’urgence] pour la même raison. »

C’est pour cette raison qu’avec son équipe, il a fondé Le Spot, la toute première clinique ambulatoire destinée aux jeunes en crise suicidaire au Québec. « Il fallait trouver de nouvelles façons de faire pour cette population qui ne peut pas être sur une liste d’attente », précise-t-il.

Mais il constate tout de même les limites de son travail, notamment en matière d’évaluation du risque suicidaire : « Le risque, c’est comme la météo ; ça varie selon la journée. »

Avec Sandrine Vieira

Baisse des suicides

Le nombre de suicides de mineurs a diminué de façon considérable depuis vingt ans, a pu constater Le Devoir, qui a analysé l’ensemble des rapports de coroners. En effet, on comptait 12 suicides d’enfants de moins de 18 ans en 2020 (dernière année estimée complète) contre
51 en 2000, ce qui représente une diminution de 76 %.

Au total, depuis l’an 2000, ce sont 546 enfants qui se sont enlevé la vie. La grande majorité des victimes sont des garçons (67 %), mais l’écart entre les garçons et les filles tend à diminuer ces dernières années, car le nombre de suicides chez les garçons diminue pour rejoindre celui des filles. L’âge moyen est de 15 ans, mais ils sont beaucoup plus nombreux à passer à l’acte à l’âge de 17 ans. Le cas le plus jeune répertorié était âgé de 11 ans. Les Autochtones et les mineurs qui sont sous la Loi de la protection de la jeunesse sont surreprésentés (voir autres textes).

La diminution graduelle du nombre de suicides dans le temps est attribuable à plusieurs facteurs, explique Jérôme Gaudreault, p.-d.g. de l’Association québécoise de prévention du suicide.

« Dans les années 1990, on a vu des taux de suicide très, très élevés chez les jeunes au Québec comparativement à ailleurs dans le monde, rappelle-t-il. À la fin des années 1990, on s’est dit collectivement que c’était assez et qu’il fallait qu’on agisse par rapport au suicide, particulièrement chez les jeunes. Il y a donc des mesures spécifiques qui ont été mises en place et qui ont donné de bons résultats. »

Il évoque les campagnes de sensibilisation, mais également des formations qui ont été mises en place notamment dans les milieux scolaires pour repérer les jeunes qui sont plus vulnérables et intervenir en amont. Il parle également de « saines habitudes de santé mentale » qui permettent aux jeunes d’apprendre à mieux gérer les difficultés de la vie et des médecins de famille qui sont mieux outillés pour détecter les troubles de santé mentale chez les jeunes. « Le suicide est multifactoriel, et c’est la même chose pour la prévention : on ne peut pas mettre le doigt sur une seule et unique chose pour expliquer la baisse du taux de suicide », précise M. Gaudreault.

Mais ce n’est pas parce que le nombre de suicides chez les enfants diminue que la souffrance, elle, a disparu. Au contraire. Dans son dernier rapport annuel, l’INSPQ indiquait que le nombre de visites à l’urgence pour idées suicidaires et tentatives de suicide avait augmenté de façon importante chez les jeunes, en particulier chez les filles.

Un phénomène que constate également le Dr Martin Gignac, chef du département de pédopsychiatrie de l’Hôpital de Montréal pour enfants et responsable du projet Le Spot, une clinique ambulatoire pour jeunes en crise suicidaire. « Il y a une croissance de la détresse émotionnelle, mais ça ne se traduit pas nécessairement par une croissance du suicide chez les jeunes », remarque-t-il.

Avec Sandrine Vieira

Des retards sur la prévention en ligne au Québec

Près de 10 % des jeunes qui se sont enlevé la vie ces dernières années avaient fait des recherches très explicites sur le Web ou avaient envoyé des messages de détresse sur des sites de clavardage ou sur les réseaux sociaux dans les heures précédant leur décès. Un phénomène qui a, bien sûr, pris de l’ampleur au fil des ans.

« Nous avons mis du temps à réagir», reconnaît Jérôme Gaudreault, p.-d.g. de l’Association québécoise de prévention du suicide. Cela ne fait que quelques années qu’on s’intéresse vraiment à la question du repérage en ligne et à la promotion des ressources d’aide [...] Il y a un besoin là, et on travaille à améliorer nos stratégies. »

L’organisme tente de trouver des solutions pour envoyer automatiquement de l’aide à quelqu’un qui aurait exprimé sa détresse en ligne. Il vient également de publier un guide pour outiller les gestionnaires de communauté sur les réseaux sociaux qui sont « font de plus en plus face à des messages inquiétants », ajoute M. Gaudreault.

L’organisme a également acheté des mots-clés pour faire de la publicité pour des ressources d’aide. Lorsqu’un internaute entre le mot suicide sur Google, il est dirigé vers une ligne téléphonique canadienne qui ne fonctionne même pas au Québec, déplore M. Gaudreault. « Google refuse de mettre les ressources du Québec parce qu’il ne fonctionne qu’au niveau national. Ça fait partie des défis qu’on a. »

Et les services d’aide par texto ou par clavardage sont tout récents. « Le service d’intervention suicide.ca existe depuis le mois d’octobre 2020, mais ça fait 15 ans que ça existe dans d’autres pays, donc ça a été long avant qu’on réagisse. »

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Si vous pensez au suicide ou vous inquiétez pour un proche, des intervenants sont disponibles pour vous aider, partout au Québec, 24/7.


Téléphone: 1 866 APPELLE (277-3553)


Texto: 535353


Clavardage, informations et outils: www.suicide.ca



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