Des ninjas informatiques du SPVM contre la violence armée

Maya Alieh est à la tête de l’équipe Cyberenquête du SPVM depuis sa création, en 2017.
Photo: Stéphanie Marin Le Devoir Maya Alieh est à la tête de l’équipe Cyberenquête du SPVM depuis sa création, en 2017.

Pour retirer de la rue des armes à feu aussi illégales que dangereuses, des agents du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) affectés à l’équipe Cyberenquête travaillent dans l’ombre. Derrière leurs écrans, ils s’affairent notamment à repérer les armes mises en vente sur les réseaux sociaux et à identifier les suspects qui s’affichent fusil au poing, ainsi que leurs victimes. Aperçu de ce module moins connu de la force policière montréalaise.

Cet été, une série d’événements violents ont inquiété les Montréalais : adolescents poignardés ou encore meurtres par balles en plein jour. La mairesse Valérie Plante et le gouvernement québécois ont réagi en promettant plus de policiers ainsi que des investissements notables en prévention par la mise à contribution de travailleurs de rue et d’intervenants sociaux.

Onze spécialistes en informatique du SPVM sont déjà à pied d’oeuvre : ils ne sont pas dans la rue comme les policiers en uniforme qu’on y croise, mais plutôt à l’affût dans des bureaux modernes situés dans un quartier industriel aride et qui sent le soufre.

C’est là que la sergente détective Maya Alieh veille au grain. Elle est à la tête de l’équipe Cyberenquête du SPVM depuis sa création, en 2017. Celle-ci agit en soutien à toutes les autres unités. La division des crimes majeurs et celle du renseignement font appel à ses experts 24 h sur 24, 7 jours sur 7.

Dès que des bribes d’information pouvant permettre de prévenir ou d’élucider un crime transitent par une application mobile, un réseau social ou un courriel, Cyberenquête est appelée en renfort.

Les dossiers de violence par arme à feu ne font pas exception. Une arme de poing en vente sur Kijiji ? Une vidéo d’un jeune en train de se faire tabasser sur Instagram ? C’est là que l’équipe de Maya Alieh intervient : « On va identifier les gens, localiser les suspects, localiser les victimes », peu importe que ce soit sur le « clear Web », le « deep Web » ou le « dark Web », explique-t-elle en entrevue avec Le Devoir.

L’unité de Cyberenquête n’effectue toutefois pas de vigie de tous les réseaux sociaux à toute heure du jour : vu leur nombre, la tâche serait irréalisable, explique-t-elle. Mais si quelqu’un rapporte à la police qu’une personne fait une vidéo diffusée en direct sur un réseau social avec une arme à feu, un enquêteur sera immédiatement avisé : il y a danger pour la vie, résume Mme Alieh. « Il fera alors appel à nous : on va s’occuper de la vidéo, du retraçage et de l’identification. »

« On peut faire beaucoup de choses, dont localiser », a-t-elle indiqué avec un sourire satisfait.

La cheffe ne peut pas partager ses techniques de recherche ni les enquêtes qui sont toujours en cours. Mais elle illustre le travail de son équipe avec des dossiers désormais « classés ».

Elle relate le cas terrible d’une jeune fille qui a été « mise en vente » sur Snapchat, sous la menace d’une arme à feu placée dans sa bouche. La vidéo a été rapidement rapportée aux policiers, et Cyberenquête a identifié les suspects, qui ont été arrêtés. Quant à la jeune fille, elle a été interceptée à temps, alors qu’elle s’apprêtait à monter à bord d’un avion.

Les pages « Confessions » de diverses écoles montréalaises, qui permettent aux élèves d’écrire une foule de choses sous le couvert de l’anonymat, ont aussi été surveillées. Peu avant le congé du temps des fêtes de 2021, des menaces y sont apparues, dont une mention de fusillade dans une école secondaire. Après traçage, le SPVM a arrêté six jeunes âgés de 13 à 17 ans.

Un autre exemple est celui d’une vidéo sur laquelle on voyait une arme à feu en train d’être chargée dans une voiture. Puis, un véhicule a été criblé de balles. La vidéo a permis d’identifier plusieurs personnes et de remonter le fil jusqu’au suspect principal, même si la vidéo était très floue, dit la sergente détective.

« Il y a des petits ninjas en arrière qui travaillent très fort. Je les appelle comme ça, car ils sont extrêmement bons sur le Web. » Ces policiers « font des miracles avec les enquêtes », dit-elle, les yeux brillants.

Bien sûr, les criminels armés ne s’affichent pas ainsi avec leur vrai nom. Mais l’anonymat se perce, dit-elle.

« Les gens pensent que, parce qu’ils sont derrière leur écran avec un avatar et un faux nom, ils ne seront pas repérés. C’est faux. C’est repérable, car on est tous humains, on fait des erreurs et on laisse des traces. »

Son équipe a récemment eu beaucoup de pain sur la planche : entre 2021 et 2022, le SPVM a rapporté une hausse de 64 % des dossiers impliquant une arme à feu, et une augmentation de 147 % du nombre de dossiers d’enquête en lien avec des crimes où de la violence est démontrée sur les réseaux sociaux.

Suivre les tendances

 

Le travail de cette unité spécialisée est aussi de sensibiliser les policiers à l’avance sur les possibles nouveaux crimes qui pourraient être commis dans la métropole — après les avoir observés ailleurs.

Car les cyberenquêteurs suivent les tendances sur les réseaux sociaux — la relativement nouvelle plateforme Yubo est notamment sur leur radar — et les étudient sous tous leurs angles, dit Mme Alieh, qui fait aussi partie de groupes de travail sur la cyberinfiltration et la cybersécurité. Quand il se produit quelque chose, les agents « savent où aller chercher l’information ».

Son équipe échange aussi beaucoup d’informations avec d’autres corps policiers au pays.

« On travaille très fort pour être à l’avant-garde de la cybercriminalité. C’est ça, le gage du succès. »

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