Du Maghreb à Val-d’Or, refaire sa vie en Abitibi

Photo: Adil Boukind Le Devoir Vue de Val-d'Or

L’immigration est souvent présentée comme un problème dans les débats politiques et, pourtant, elle est aussi synonyme d’espoirs, de possibles et de rencontres, tant pour la société d’accueil que pour les nouveaux venus. Le Devoir est allé à la rencontre de diverses communautés installées en région pour mieux comprendre leur réalité. Aujourd’hui : la communauté maghrébine de Val-d’Or.

« Mais non, je ne suis pas le seul Maghrébin de Val-d’Or ! » s’exclame en riant Oussama Fakir dans sa voiture-taxi. Arrivé il y a dix ans dans la ville abitibienne, le Marocain de 36 ans a vu, au fil des ans, le paysage de Val-d’Or évoluer, au point qu’une véritable communauté maghrébine y est aujourd’hui installée. Une communauté dont les membres rencontrés par Le Devoir se disent fort bien accueillis et très bien intégrés. « Je ne me sens plus immigrant, je me sens comme un Québécois », lance Oussama, avec un sourire enjôleur.

Il y a dix ans, avant même que la pénurie de main-d’oeuvre ne fasse les manchettes, le McDonald’s de Val-d’Or était allé recruter des employés directement au Maroc. « Je travaillais déjà pour le McDonald’s de Mohammédia [en banlieue de Casablanca], explique Oussama. J’ai fait l’entrevue pour venir au Canada, et j’ai été accepté. »

Un aller simple pour la forêt, les grands espaces et le froid qu’il n’a aucunement regretté. « C’était la première fois que je voyageais. Les gens ont été accueillants dès le début. Ils nous arrêtaient [lui et d’autres travailleurs recrutés au Maroc] sur le trottoir pour nous dire : “C’est vous qui allez travailler au McDo ?” », raconte-t-il, amusé.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Oussama Fakir, Marocain vivant à Val-d'Or

Une aventure qu’il a poursuivie pendant six ans avant de rendre son tablier et de tenter sa chance dans l’industrie forestière et minière. Puis, au plus fort de la pandémie, lorsque le premier ministre Legault a lancé un vibrant appel pour recruter 10 000 préposés aux bénéficiaires, Oussama a répondu présent.

Depuis, en plus de travailler comme chauffeur de taxi, le trentenaire prend soin de personnes âgées au CHSLD de Val-d’Or. « Ça me fait du bien de donner un coup de main aux gens qui ont besoin d’aide », dit-il, en marchant dans les rues de la ville.

Aujourd’hui, l’homme ne se voit nulle part ailleurs qu’à Val-d’Or. « Je suis venu travailler ici, mais la ville m’a gardé. La ville m’aime et j’aime la ville », dit le père de deux fillettes de 5 et 6 ans, dont la mère est Québécoise. « Val-d’Or ne m’a offert que du bon. Et lorsqu’on me donne quelque chose, je veux offrir encore plus. »

« Mais on s’en va où ? »

Abdelouahed Bouaabila a lui aussi trouvé l’amour au creux de la forêt abitibienne. « Au Maroc, j’avais un cybercafé, raconte l’homme d’origine berbère, rencontré à l’extérieur d’un garage de Transports Québec de Val-d’Or, où il travaille. On a “chatté” ensemble sur MSN pendant trois ans sans se rencontrer. »

Manifestement séduite, sa dulcinée anichinabée, originaire de Lac-Simon, a ensuite pris l’avion pour aller le rencontrer au Maroc. « Je suis tombé en amour et on s’est mariés », résume Abdel, quelques minutes après avoir terminé l’entretien mécanique d’un véhicule lourd.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Abdelouahed Bouaabila, Marocain habitant à Val-d'Or

Après des procédures d’immigration qui ont tiré en longueur, l’homme est arrivé en plein hiver, en 2009, en Abitibi. « Sur la 117, il n’y avait rien, rappelle-t-il, l’oeil rieur. Juste de la poudrerie et de la forêt des deux côtés. Je lui ai dit : “Mais on s’en va où ?” » Un choc qu’il a mis plusieurs jours à encaisser. « Je ne suis pas sorti de la maison pendant deux semaines, lâche-t-il. Je n’avais jamais vu ni touché de la neige ! »

Depuis, l’homme de 44 ans a appris à chérir le territoire québécois. « Je vais à la chasse à l’orignal, je pêche, je fais de la motoneige », dit-il, en montrant des photos où il pose un collet à lièvre, où il trappe et où il construit lui-même son chalet, avec sa femme, dans la Réserve faunique La Vérendrye. Comme s’il était devenu plus Québécois que les Québécois eux-mêmes.

« Si tu veux rester en Abitibi, il faut que tu fasses des activités comme ça. Sinon, tu vas t’ennuyer », souligne Abdel, qui a aujourd’hui une fille de 13 ans et un fils de 12 ans, et qui a aussi appris les rudiments de la langue anichinabée depuis son arrivée au Québec. « Val-d’Or, c’est vraiment une belle place pour fonder une famille », dit-il.

Des travailleurs essentiels

 

Une opinion que partage Sanae Nejmi, arrivée en Abitibi en 2014, à la veille de Noël. De sa maison bordée par un boisé, la dame de 42 ans sort cueillir quelques feuilles de menthe pour préparer un thé à la marocaine. « J’adore vivre ici, lance-t-elle, dans une bonne humeur communicative. Les gens de Val-d’Or sont vraiment gentils, c’est très rare qu’on entende un commentaire raciste. »

C’est aussi la magie des rencontres virtuelles qui a mené Sanae jusqu’à Val-d’Or. « J’ai rencontré mon mari [un Québécois] en octobre 2013 sur Internet, raconte-t-elle. Il est venu me voir au Maroc et on s’est mariés en décembre [2013]. » Une histoire d’amour en accéléré qui dure depuis et qui a facilité son intégration au Québec, croit-elle. « Aujourd’hui, j’ai plus d’amies québécoises que maghrébines. Une amie m’a même dit que j’étais sûrement Québécoise dans une autre vie, lance-t-elle, amusée. Mais je déteste pelleter ! »

Photo: Adil Boukind Le Devoir Sanae Nejmi, Marocaine habitante de Val-d'or

Comme Oussama, Sanae travaille comme préposée aux bénéficiaires au CHSLD de Val-d’Or. « On dirait que c’est nous, les immigrants, qui gérons le foyer, glisse-t-elle, quasi incrédule. Un soir, il y avait une seule Québécoise sur une vingtaine d’employés. » Une réalité dont bien des Québécois ne sont pas conscients, croit Sanae, mère d’un garçon de 5 ans. En Abitibi comme ailleurs, « si les immigrants arrêtaient de travailler, il y aurait un sérieux problème ».

Séparée depuis son arrivée au Canada de sa fille, issue d’une union précédente, Sanae espère qu’elle sera bientôt en mesure de la faire venir à Val-d’Or. « C’est tellement dur de laisser un enfant derrière soi », confie-t-elle, des larmes sur son visage. « Pourquoi c’est si long faire de venir une enfant de 11 ans au Canada ? » s’interroge-t-elle, en sachant fort bien qu’aucune réponse ne pourra soulager sa peine.

Loin de la politique

 

Alors que la campagne électorale bat son plein, aucun membre de la communauté maghrébine rencontré n’a dit suivre de manière assidue la politique québécoise. « On a appris chez nous à ne plus faire confiance à personne [en politique] », explique Mohammed Allam, surnommé Simo. Tout juste avant le début de la pandémie, le Marocain d’origine a ouvert son propre salon de barbier dans la rue principale de Val-d’Or.

« Quand j’étais petit au Maroc, notre voisin avait un salon de barbier, j’allais y passer le balai, se souvient-il. C’est comme ça que tout a commencé. » Une passion qui, des décennies plus tard, à des milliers de kilomètres de sa terre natale, a fait de lui un homme d’affaires au beau milieu de l’immensité abitibienne.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Mohammed Allam, Marocain vivant à Val-d'Or

À la Lame d’or — le salon qu’il a rénové lui-même avec sa compagne québécoise —, de la musique arabe se réverbère sur les chaises de barbier d’époque et sur les bois de cervidés accrochés au mur. « On voulait créer une ambiance traditionnelle », dit Simo en montrant les planches de bois de palette placardées sur les murs. Une mixité des cultures qui semble faire mouche. « Il n’y a pas un client qui est rentré et qui a reviré de bord » en voyant que les barbiers sont Marocains, rapporte Caroline Guénette, la compagne de Simo, qui travaille avec lui.

Le fruit semble donc mûr pour plus encore. « Celui qui va ouvrir un restaurant de shish-taouk à Val-d’Or va faire fortune ! » lance Simo dans un élan peut-être visionnaire.



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