La décroissance, un épouvantail en campagne électorale?

«Les partis politiques voient la décroissance comme un suicide politique, mais ils doivent voir la différence entre un suicide politique et un suicide collectif», insiste Noémi Bureau-Civil. En photo, une manifestation pour le climat à Toulouse en France, le 23 septembre 2022.
Charly Triballeau Agence France-Presse «Les partis politiques voient la décroissance comme un suicide politique, mais ils doivent voir la différence entre un suicide politique et un suicide collectif», insiste Noémi Bureau-Civil. En photo, une manifestation pour le climat à Toulouse en France, le 23 septembre 2022.

De nombreux experts prétendent qu’une certaine décroissance — à la fois de notre consommation et de la production industrielle — devrait être encouragée par la classe politique pour contrer les inégalités sociales et les effets des changements climatiques. Or, ces préoccupations ne s’inscrivent dans les plateformes d’aucun des principaux partis. Ils prônent plutôt, généralement, une « croissance verte ».

Yves-Marie Abraham, sociologue et professeur au HEC Montréal, et Noémi Bureau-Civil, ancienne candidate indépendante au fédéral « pour la décroissance », se sont entretenus avec Le Devoir à savoir pourquoi cette cause qu’ils défendent corps et âme demeure impopulaire auprès des politiciens québécois. Tous deux prétendent pourtant que la question devrait intéresser et concerner une majorité des électeurs.

Lors du dernier débat des chefs, François Legault a lancé une question toute simple à Gabriel Nadeau-Dubois qui a marqué les esprits : « Quelles entreprises, dans quelles régions, voulez-vous fermer ? ». Le porte-parole solidaire a ensuite fermement réfuté les allégations du premier ministre selon lesquelles la transition écologique envisagée par son parti passerait par la fermeture d’entreprises et de secteurs qui doivent « décroître ».

« Arrêtez de sortir les décorations d’Halloween », a-t-il fameusement répliqué, marquant l’un des échanges les plus corsés du débat, cristallisant une fois de plus la rivalité caquiste-solidaire, imaginée par plusieurs comme une opposition de l’économie et de la protection de l’environnement.

« La décroissance est utilisée par les politiciens comme un épouvantail », résume Yves-Marie Abraham, auteur de nombreux ouvrages sur la décroissance. Selon lui, l’échange corsé entre M. Legault et Nadeau-Dubois est emblématique d’une instrumentalisation politique de la décroissance, sans que la question ne soit abordée sur le fond.

« La décroissance demeure un projet révolutionnaire, un appel à une transformation profonde de nos sociétés, visant à « produire moins, partager plus, et décider ensemble ». […] Les politiciens doivent toutefois composer avec une logique électoraliste en proposant des promesses qu’ils peuvent réaliser pendant leur mandat, alors que la décroissance doit s’opérer sur le long terme », affirme Yves-Marie Abraham.

« On peut comprendre que ceux qui mènent une bonne vie dans nos sociétés ne soient pas très sensibles à cet appel. C’est le cas des professionnels de la politique et sans doute d’une bonne partie des journalistes », ajoute-t-il.

Une question absente de la campagne

 

D’ailleurs, qu’en est-il vraiment ? Est-ce que Québec Solidaire compte réellement forcer la décroissance de certains secteurs, voire fermer des entreprises ou licencier des travailleurs ? Gabriel Nadeau-Dubois assure, donc, que non. Il tient plutôt pour acquis que certains secteurs, comme les énergies fossiles, devront nécessairement « décroître », naturellement. La plateforme de QS ne propose pas non plus de véritable mouvement de décroissance au sein de l’ensemble de l’économie québécoise.

Selon Noémi Bureau-Civil, militante écologiste, chargée de projet pour la municipalité de Saint-Valérien, dans le Bas-Saint-Laurent, et candidate indépendante « pour la décroissance » aux élections fédérales de 2021, aucun des principaux partis politiques n’a abordé la question lors de la présente campagne.

« Je suis allé poser des questions lors de débats dans ma circonscription, et j’ai senti que de toutes parts on était pris dans des logiques électoralistes. Les partis politiques voient la décroissance comme un suicide politique, mais ils doivent voir la différence entre un suicide politique et un suicide collectif », insiste Noémi Bureau-Civil.

Qu’en pensent les électeurs ?

Yves-Marie Abraham et Noémi Bureau-Civil sont convaincus que les électeurs québécois voudraient que la question soit abordée davantage, mais ils affirment que des clichés perpétrés par les médias et la classe politique jouent en leur défaveur.

 

M. Abraham prend exemple sur un sondage réalisé par la firme française Odoxa, réalisé en 2019. Il révèle en effet que « l’attrait pour la « décroissance » est fort : 67 % des Français s’y disent favorables (également 70 % des Britanniques, 62 % des Espagnols et 53 % des Italiens – seuls les Allemands y sont opposés à 54 %) ».

« Il faudrait commencer par sonder les Québécois. […] Avant de conclure, comme le font beaucoup de politiciens et de journalistes, que « les gens ne veulent pas entendre parler de décroissance », il faudrait d’abord que les « gens » sachent de quoi on parle quand on parle de décroissance, et quels sont les principaux arguments en faveur de cette proposition politique », affirme Yves-Marie Abraham.

Alors qu’on ne dispose donc pas de données probantes au Québec, Noémi Bureau-Civil se réjouit quant à elle de l’intérêt suscité par la décroissance lors de sa propre campagne électorale : « Sur le terrain, la vaste majorité des personnes que j’ai rencontrées étaient intéressées et avaient une compréhension élaborée des enjeux, malgré le peu de place que les médias y accordent ».

Bien sûr, la décroissance telle que la conçoivent Yves-Marie Abraham et Noémi Bureau-Civil est loin de faire consensus. Pour l’heure, M. Abraham explique que sa proposition politique principale ne se résume qu’à « créer les conditions d’un vrai débat ».

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