La face cachée de l’intimidation scolaire

Les directeurs et directrices ont l’obligation légale d’inter-venir lorsqu’un conflit éclate entre deux élèves, même hors des murs de l’école ou sur les réseaux sociaux.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les directeurs et directrices ont l’obligation légale d’inter-venir lorsqu’un conflit éclate entre deux élèves, même hors des murs de l’école ou sur les réseaux sociaux.

Un matin du mois de septembre, un conflit a éclaté entre deux élèves du secondaire qui attendaient l’autobus pour se rendre à l’école. Le ton a monté. Une des élèves a tiré son amie par les cheveux. L’autre est tombée. La bataille a été de courte durée, mais a créé un émoi dans le groupe d’amies. De gros mots ont été échangés sur les réseaux sociaux. Depuis, à l’école, les filles se jettent parfois des regards menaçants.

La direction de l’établissement, situé dans le quartier Rosemont à Montréal, a rencontré les deux élèves. Le conflit semble maîtrisé. Mais l’adolescente qui s’est fait bousculer et sa mère ne sont pas rassurées.

« La fille [qui a commis l’agression] me regarde parfois de travers, de façon méchante. Elle m’a envoyé un message d’insultes sur Instagram », raconte Sarah (nom fictif pour préserver l’anonymat de l’élève, qui est mineure).

Cette histoire illustre une zone grise de l’intimidation scolaire : les écoles ont depuis 2012 l’obligation légale de mettre en place un protocole visant à prévenir la violence et l’intimidation. Mais que faire lorsque la violence et l’intimidation surviennent hors des murs de l’école ? Hors des heures de classe ? Sur les réseaux sociaux, dans un abribus…

La mère de l’élève intimidée déplore le flou entourant la gestion de l’agression contre sa fille. « La direction de l’école nous a dit de porter plainte à la police, mais la police a répondu que ça relève plutôt de l’école, parce qu’aucun crime n’a été commis », raconte-t-elle.

« Ma fille a quand même été agressée. Est-ce que ça va recommencer ? » ajoute la mère de famille.

Protéger les élèves

 

L’école est intervenue pour mettre fin au conflit, nuance Éric Benoit, directeur de l’établissement que fréquentent les deux élèves impliquées dans cet incident. Les tensions couvaient depuis un certain temps entre les deux adolescentes, qui faisaient partie du même groupe d’amis de l’école Père-Marquette.

Il s’agit d’une des plus grosses écoles secondaires du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM), avec 1355 élèves. L’établissement, qui offre des concentrations en art dramatique, en arts médiatiques et un programme international, a une bonne réputation dans le réseau public.

La direction de l’école a pris ses responsabilités pour protéger les deux élèves, fait valoir Éric Benoit. Les deux jeunes ont été rencontrées. La tension a baissé. Aucun autre incident n’a été signalé entre les deux élèves, souligne le directeur de 52 ans, qui compte 14 années d’expérience à la direction d’une école.

« Dans un cas comme celui-là, on informe les parents qu’ils ont le droit fondamental de porter plainte à la police. Ça ne veut pas dire qu’on s’en lave les mains. Même si l’incident est survenu à un arrêt de bus, ça concerne deux élèves de notre école. On est conscients que ça va avoir un impact sur le climat à l’école si on n’intervient pas », explique-t-il.

« L’intimidation ne se règle pas avec un interrupteur ouvert ou fermé, comme pour une lumière. Modifier un comportement, ce n’est pas si simple que ça. On insiste auprès des élèves et de leurs parents : on veut savoir ce qui se passe parce qu’on veut agir », ajoute Éric Benoit.

L’école Père-Marquette, comme les autres établissements secondaires du CSSDM, a une entente avec le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pour la présence d’agents communautaires. Ceux-ci font de la prévention ou interviennent en cas d’urgence. Le protocole vise d’abord à régler l’intimidation ou la violence avec l’aide d’intervenants scolaires et des parents d’élèves.

« Le but est d’éviter de judiciariser des jeunes de 13, 14 ou 15 ans, précise le directeur. L’école ne peut pas tout faire, mais l’école fait tout ce qu’elle peut. »

« L’angoisse au coeur »

Selon ce que Le Devoir a appris, l’école Père-Marquette a recouru à son protocole contre l’intimidation et la violence pour protéger une autre élève, l’an dernier et au début de cette année scolaire. Cette fille de 13 ans, qui se décrit comme non binaire, s’est fait harceler en personne et sur Instagram.

La direction de l’école, des intervenants scolaires et la police communautaire ont agi l’an dernier contre cinq élèves qui intimidaient cette adolescente. « Des élèves intimidateurs ont été suspendus à plusieurs reprises », confirme Éric Benoit.

Les parents ont désapprouvé les gestes de leurs enfants qui se livraient à l’intimidation. Les parents et les élèves ont présenté des excuses à la victime. Trois des élèves qui avaient fait de l’intimidation ont changé d’école (mais ils n’ont pas été expulsés, précise le directeur). Le harcèlement a cessé l’année dernière, mais a recommencé au début de cette année scolaire, déplore Blaise Guillotte, père de l’adolescente intimidée.

L’école et la police communautaire sont de nouveau intervenues pour faire cesser le harcèlement. Le père reconnaît que le système scolaire prend ses responsabilités, mais commence à être échaudé. « Les intervenants sont bons. Ils font ce qu’ils peuvent avec les moyens du bord, mais ma fille se demande quand ça va arrêter. Je ne peux pas l’envoyer avec l’angoisse au coeur tous les matins », dit Blaise Guillotte.

« Je crois à l’école publique, mais si ça ne se règle pas, je vais peut-être envoyer ma fille au privé l’année prochaine », ajoute-t-il.

Obligation d’agir

Jean Bernatchez, professeur en administration scolaire à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), estime que la loi est bien conçue pour encadrer l’intimidation et la violence. Mais 10 ans après sa mise en place, il observe « un certain relâchement » dans la vigilance des écoles (sans faire référence à l’école Père-Marquette en particulier).

Les directions d’école en ont déjà plein les bras avec la gestion quotidienne, remarque le spécialiste : la pénurie dans toutes les catégories de personnel, la multiplication des élèves à besoins particuliers et les exigences sans cesse grandissantes des parents représentent tout un défi. Pendant la crise pandémique, le quart des directions d’école travaillaient 52 heures par semaine, y compris les soirs et les fins de semaine, souligne Jean Bernatchez.

Les directeurs et directrices ont pourtant l’obligation légale d’intervenir lorsqu’un conflit éclate entre deux élèves, même hors des murs de l’école ou sur les réseaux sociaux. « Les élèves se croisent à l’école le lendemain. L’intimidation peut avoir un impact sur la réussite ou le bien-être des jeunes en classe », dit-il.

« Ces phénomènes ne devraient pas interpeller que l’école. Les familles, les communautés et le gouvernement ont aussi des responsabilités. »

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