Départ forcé de locataires ayant une déficience intellectuelle

Les locataires de l’organisme Les foyers de la création, qui occupe des locaux situés dans le presbytère de l’église Saint-Pierre-Claver, à Montréal, ne savaient pas où ils dormiraient vendredi soir.
Jacques Nadeau Le Devoir Les locataires de l’organisme Les foyers de la création, qui occupe des locaux situés dans le presbytère de l’église Saint-Pierre-Claver, à Montréal, ne savaient pas où ils dormiraient vendredi soir.

Une douzaine de locataires ayant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme ont été forcés de quitter la chambre qu’ils occupaient dans bien des cas depuis plusieurs années dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal. Une décision qui survient en raison de l’incapacité de l’organisme au passé trouble qui les héberge de payer les neuf mois de loyer qu’il doit à une paroisse faisant partie de l’archidiocèse de Montréal.

« C’est la meilleure chose à faire pour le moment », indique le responsable de la fabrique de la paroisse Saint-Pierre-Claver, Normand Dénommée, qui a confié vendredi être « soulagé » que des intervenants du réseau de la santé se chargent de trouver un nouveau logis aux locataires de l’organisme Les foyers de la création. Ce dernier devra se trouver de nouveaux locaux s’il souhaite continuer d’exister.

L’organisme sans but lucratif en question, créé en 2012, occupe des locaux situés dans le presbytère de l’église Saint-Pierre-Claver, à Montréal. Selon le registre des entreprises du Québec, il s’agit d’un lieu d’hébergement pour les personnes ayant une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme. Les loyers mensuels s’élèvent à 900 dollars et incluent entre autres de l’assistance aux repas et un service d’entretien ménager.

La douzaine de locataires qui y occupent chacun une chambre sont toutefois menacés d’éviction. L’organisme a en effet reçu une lettre d’huissier signé par l’avocat de la paroisse mardi après-midi. Celle-ci lui donnait trois jours, soit jusqu’à vendredi midi, pour payer les neuf mois de loyer impayés à la paroisse Saint-Pierre-Claver. L’organisme n’étant pas en mesure de verser cette somme de plus de 66 600 dollars, il se retrouve forcé de quitter les lieux. Et ses locataires aussi.

« On a atteint un point de non-retour », ajoute M. Dénommée, qui gère bénévolement les finances de cette paroisse, qui ne pouvait plus se permettre d’avoir un organisme locataire qui ne paie pas son loyer. « Il faut les payer, nos comptes », laisse-t-il tomber.

Quelques minutes après l’arrivée du Devoir dans ce presbytère, vers 10 h vendredi matin, plusieurs intervenants spécialisés rattachés notamment au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal sont progressivement arrivés dans les locaux de l’organisme. Ces professionnels ont été dépêchés sur place pour rencontrer un à un les locataires de l’organisme afin de tenter de leur trouver un endroit où se loger vendredi soir, une démarche qui s’est poursuivie en après-midi.

Certains locataires leur ont alors fait part de leur désarroi devant l’inconnu qui les attend. « Je ne veux pas partir. Je suis inquiet », a confié au Devoir Daniel Sloan, un locataire de 55 ans rencontré dans sa chambre spacieuse et bien rangée.

« On a un filet de sécurité pour s’assurer que personne ne se retrouve à la rue », assure le conseiller aux communications du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal Danny Raymond, qui a été dépêché sur place vendredi matin, peu après l’arrivée du Devoir.

Sécurité compromise

 

L’organisme Les foyers de la création, dont Le Devoir a parlé à plusieurs membres bénévoles de la direction jeudi soir, affirme avoir tout fait pour dénicher les sommes nécessaires au paiement des loyers dus, en vain. Le gouvernement du Québec, affirment les représentants de l’organisme, a refusé toutes leurs récentes demandes de financement.

« On en est arrivés là parce qu’on a un manque, en fait une absence de subventions », raconte la présidente de l’organisme, Françoise Alexandra Philippeaux, la voix enrouée par l’émotion. Pour tenter de joindre les deux bouts, l’organisme a notamment procédé à la mise à pied des membres de sa direction, qui continuent toutefois d’être présents à titre de bénévoles. Des intervenants spécialisés ont aussi été licenciés au fil du temps. Malgré tout, « on n’est jamais sortis de l’eau sur le plan du financement », soupire le principal dirigeant et créateur de l’organisme, Benoit Bardou.

« On ne sait plus quoi faire. On a épuisé toutes les ressources », renchérit une autre bénévole, qui était autrefois dans la direction de l’organisme, Marie Gabrielle Lucceus.

Joint par Le Devoir, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) confirme que l’organisme Les foyers de la création « n’est pas une ressource d’hébergement reconnue par le réseau et ne se qualifie pas pour un financement au Programme de soutien aux organismes communautaires ».

Une situation qui serait liée au passé problématique de cet organisme. « Il y en a eu par le passé [des ententes de financement avec le MSSS], et celles-ci ont été résiliées à la suite d’une enquête qui révélait que la sécurité des personnes hébergées était compromise », indique le ministère. Il s’agirait d’une question de sécurité liée à la qualité des soins offerts, selon une source du réseau de la santé.

« La sécurité des usagers, on l’a toujours maintenue », souligne quant à elle Françoise Alexandra Philippeaux, qui remet en question les conclusions de cette enquête.

Salvator Salono, le père d’un locataire qui était logé depuis trois ans et demi par cet organisme, affirme pour sa part avoir constaté que la qualité des services offerts « s’est beaucoup dégradée » dans les dernières années, ce qu’il attribue à un manque d’employés oeuvrant pour cette ressource. Des propos partagés par certains locataires rencontrés vendredi.

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