Ces pianos laissés sur la touche

Un piano depuis longtemps abandonné à Montréal sert désormais de jardin.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Un piano depuis longtemps abandonné à Montréal sert désormais de jardin.

De plus en plus abandonnés au coin des rues ou proposés gratuitement sur des sites de petites annonces, les vieux pianos ont perdu leur gloire d’antan, remplacés par des instruments numériques, moins coûteux et plus faciles à loger et à déménager. Il faut remonter au siècle passé pour comprendre à quel point le piano a pu occuper une place de choix dans les foyers québécois.

Accordeur de pianos pendant plus de quarante ans, Mario Bruneau se désole de voir de vieux pianos être relégués au trottoir ou finir leurs jours dans les sites d’enfouissement parce qu’ils sont trop encombrants. Les sites de petites annonces comptent chaque jour plusieurs pianos anciens qui, même cédés gratuitement, ne trouvent pas preneur. « Imaginez les efforts et les moyens déployés, au début du XXe siècle, par les facteurs de pianos pour développer des pianos magnifiques qui sont aujourd’hui abandonnés au bord de la rue ! Et que dire des éléphants massacrés pour leurs défenses d’ivoire qui recouvrent les touches de ces vieux pianos abandonnés ? » dit-il.

Tous les pianos ne sont pas égaux. Un bon piano a une durée de vie d’une centaine d’années, explique M. Bruneau. Il n’est donc pas étonnant de voir, ces dernières années, de nombreux pianos délaissés en raison de leur âge avancé. Selon lui, certains pianos fabriqués depuis les années 1940 sont de qualité médiocre. Après trente ans, ils ne sont plus en état. « Donc, sur 10 pianos abandonnés, vous ne trouverez qu’un seul piano qui vaille la peine d’être restauré, avec des coûts variant entre 3000 et 10 000 $. »

Encore faut-il être en mesure d’évaluer la valeur de ces pianos. Mario Bruneau a pris sa retraite, mais aide des clients à trouver un instrument. Il relate avoir déniché un piano à donner sur Kijiji de bien meilleure qualité que celui que son client envisageait d’acheter pour 2000 $...

Pianos mis en adoption

 

L’abandon de pianos, André Lacombe connaît ça. L’entreprise pour laquelle il travaille, L’As du piano, est spécialisée dans leur déménagement. À maintes reprises, il lui est arrivé de recevoir des appels pour un piano laissé dans un appartement par un ancien locataire ou dans une maison nouvellement achetée. « Pour certains, quand c’est hors de leur vue, ce n’est plus leur problème », dit-il.

Déménager un piano n’est pas une mince affaire. Elle est terminée l’époque où les déménageurs ordinaires transportaient ces mastodontes pouvant peser jusqu’à 1000 livres dans les escaliers montréalais. En raison des normes de santé et de sécurité, ce sont maintenant des équipes spécialisées qui doivent s’en charger.

Il y a quatre ans, André Lacombe a créé un programme baptisé Piano au suivant afin de récupérer des pianos et de leur trouver une famille d’adoption. Les pianos sont donnés, mais ceux qui offrent leur instrument doivent assumer les coûts de transport jusqu’à l’entrepôt situé à Louiseville. Les familles d’accueil doivent faire de même pour les obtenir. En quatre ans, 67 pianos ont pu bénéficier d’une seconde vie grâce à Piano au suivant.

Certains pianos se retrouvent dans les écoles de musique et dans des CHSLD, ou sont récupérés par les municipalités. André Lacombe raconte que, par pur hasard, le piano appartenant autrefois à une dame âgée s’est retrouvé, quelques mois plus tard, dans le CHSLD où elle habitait désormais.

Par les temps qui courent, les entrepôts de L’As du piano sont pleins. L’offre dépasse la demande. « Mais je n’ai pas de “pichous” là-dedans. Des fois, on a des pianos antiques, des Dominion avec des boiseries superbes, jusqu’à des pianos d’appartement Wurlitzer qui valent quand même une bonne somme d’argent encore aujourd’hui. »

Une ancienne capitale du piano

 

Montréal fut une capitale du piano. Cet instrument fit longtemps partie intégrante de la vie des familles. C’est autour de lui que se vivent bien des soirées. La musique classique en feuilles se vend bien, de même que les cahiers de La bonne chanson de l’abbé Charles-Émile Gadbois.

Des campagnes de publicité sont lancées pour susciter l’intérêt du piano. L’instrument est d’abord associé à l’idée d’une jeune fille bien éduquée, selon une conception de la vie familiale où la femme est responsable des divertissements. Dans les institutions religieuses, plusieurs en font le centre de leur enseignement. La passion d’Augustine (2015), un film de Léa Pool, témoigne de cette place occupée par le monde religieux dans l’enseignement du piano.

Dans les années 1930, à Montréal, un foyer sur cinq possède un piano. Devant l’appétit pour cet instrument, plusieurs fabricants vont s’établir dans la région de Montréal, en particulier à Sainte-Thérèse. Dès 1851, on trouve dix fabricants de pianos à Montréal et trois à Québec.

Il est encore commun de trouver des pianos Craig, fabriqués à Montréal à partir de 1856. The Craig Piano Company, longtemps installée sur le boulevard Saint-Laurent, dans le Mile End, a été depuis reconvertie en appartements. Le quartier va compter deux autres fabricants: les Ducharme et les Pratte. La compagnie Les pianos Pratte sera la première à fabriquer un piano à queue québécois. Le modèle de concert est lancé en grande pompe en 1912, à l’occasion d’un récital donné au chic Ritz-Carlton par la pianiste Victoria Cartier, nièce de Sir George-Étienne Cartier, un des Pères de la Confédération. Mais ce n’est pas que dans des lieux feutrés et bourgeois que triomphe le piano.

Pratte est aussi le premier Canadien à fabriquer un piano mécanique, un instrument complexe capable de jouer sur un mode automatique des airs connus. Les Pratte diffusent des imprimés pour promouvoir la popularité de la musique en général et du piano en particulier. Pour ses instruments, Antonio Pratte va cumuler une multitude de brevets, qui en font un homme d’affaires prospère.

Juste avant la guerre en 1914, il se fabrique environ 30 000 pianos au Canada, rapporte une étude de Helmut Kallmann et Florence Hayes. Ce sont ces pianos, de plus en plus, que l’on retrouve abandonnés au coin des rues.

Le parc d’attractions Sohmer, incontournable dans la vie montréalaise jusqu’en 1919, doit son nom à une marque de piano. Le promoteur du parc, sorte de La Ronde de son temps, est le distributeur local des pianos new-yorkais de marque Sohmer. Vers 1925, l’industrie du piano emploie 5000 personnes dans la région de Montréal.

Durant des décennies, les intérieurs de maisons font place à des instruments fabriqués au Québec. Il existe encore, ici et là, des pianos québécois de marque Craig, Foisy et Pratte, Lesage, Sénécal, Langelier ou Quidoz, pour ne nommer que ceux-là.

À compter du début du XXe siècle, la qualité des pianos québécois est telle que ce sont seulement des instruments de grands prix qui continuent d’être importés. Le marché pour les pianos Steinway, coûteux, va demeurer.

Mario Bruneau évoque les pianos de David & Michaud. « Ces pianos n’ont rien à envier aux Steinway et, pourtant, ils sont passés inaperçus au Québec », explique-t-il. « Jérémie David et Oswald Michaud étaient de vrais génies. Un piano David & Michaud au bord du trottoir ? Vite, ramassez-le ! »

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