Vers une grammaire française plus inclusive

La linguiste Anne Abeillé de passage à Montréal
Photo: Abdil Boukind Le Devoir La linguiste Anne Abeillé de passage à Montréal

Le français ne disposait pas jusqu’à ce jour d’une grammaire de la langue écrite et parlée contemporaine, attachée à décortiquer toutes ses virtualités. C’est cette lacune que vient combler La grande grammaire du français (GGF), corédigée par la professeure de linguistique à l’Université de Paris Anne Abeillé. De passage à Montréal, elle explique au Devoir la genèse de ce projet phare. 

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire une grammaire descriptive et non normative?

Nous sommes des linguistes, donc nous avons une approche un peu scientifique et plus objective de la langue. On observe les usages : qu’est-ce qui est fréquent, récent ou spécialisé dans une région ? Nous n’ignorons pas la norme. Nous la mentionnons puisqu’elle fait partie de la langue, mais on ne fait pas de hiérarchie. Comme le disait Montaigne, « chaque usage a sa raison d’être ». On essaie alors d’expliquer comment le système de la langue est assez robuste pour permettre plusieurs variantes, mais aussi pourquoi certaines variantes l’emportent.

La grande grammaire du français dresse un état des lieux du français « ordinaire » depuis les an­nées 1950 jusqu’à aujourd’hui, écrivez-vous. Qu’entendez-vous par français « ordinaire » ?

Le français standard, c’est celui qui est conforme à la norme. Or, si l’on se limitait au français standard, littéraire, on raterait beaucoup de choses, notamment le français oral et tout ce français sur Internet dont on a maintenant des traces écrites. Avant, l’oral était volatil, on pouvait le négliger. Maintenant, on voit tous ces écrits qui sont moins normés, et on en tient compte. Le « français ordinaire », qui est une expression de la sociolinguiste Françoise Gadet, rend compte du français de tous les jours. On parle par exemple du fait d’utiliser « on » au lieu de « nous », mais aussi de l’omission de « ne » dans une phrase négative.

Les langues changent dans le temps, elles se morcellent dans l’espace et connaissent des usages distincts en fonction des âges et des groupes sociaux, écrivez-vous. Que répondre à celles et ceux qui sont d’avis que ces variations nuisent à la qualité et à la pérennité du français ?

La pérennité du français est assurée par le nombre de locuteurs qui l’utilisent. Plus de gens utilisent la langue, plus elle est vivante. La qualité, c’est très subjectif. Souvent, ce sont des formes nouvelles qui dérangent parce qu’on n’y est pas habitué. Ce discours sur le déclin du français, qui voudrait une langue pure, est ancien et dangereux pour la vitalité de la langue. Il est normal que plusieurs usages coexistent : une langue qui se porte bien est une langue qui autorise la variation. Nous avons besoin de jouer avec plusieurs registres et identités. On n’a d’ailleurs jamais autant écrit et lu en français.

Vous expliquez que l’espace linguistique francophone connaît des façons sensiblement différentes de s’exprimer en français. Peut-on alors dire qu’il n’y a pas un, mais des français ?

On était partis un peu sans a priori, puisqu’on voulait documenter les différentes variétés régionales de français et on se demandait si, finalement, on aurait bien une seule grammaire. La conclusion qu’on a tirée, c’est qu’il y a beaucoup plus de points communs que de différences. Si l’on ne prend pas pour référence le seul français littéraire, on voit que les usages spontanés à l’oral se ressemblent des deux côtés de l’Atlantique. Les collègues qui ont recensé des milliers d’expressions verbales figées en France, au Québec, en Suisse ou en Belgique ont découvert 80 % de communs, même pour des expressions imagées comme « coûter les yeux de la tête » ou « mettre la charrue avant les boeufs ».

Diriez-vous que l’ouvrage contribue à redorer l’image de la grammaire ?

Oui ! Souvent, le mot « grammaire » fait peur aux gens. Ils pensent que c’est un discours normatif, punitif, mais pour nous, linguistes, la grammaire c’est le système interne à la langue. Avec La GGF, nous apportons beaucoup d’outils (des tableaux, des fiches, un glossaire) afin de décomplexer un peu les gens et de faire en sorte qu’ils soient un peu moins intimidés. Nous voudrions ainsi que notre ouvrage serve à l’enseignement du français de façon très pratique.

Un ouvrage colossal

« Le français actuel, ce n’est plus la langue de Molière, c’est la langue du XXIe siècle », fait valoir d’entrée de jeu la linguiste agrégée, spécialiste de syntaxe française.

Constituée en 20 grands chapitres réunis en 2628 pages, La GGF s’ap­puie sur 30 000 sources écrites et orales, toutes postérieures à 1950. Elle est le fruit du travail d’un large collectif de 59 linguistes — dont trois Québécois —, sous la direction d’Anne Abeillé et de Danièle Godard, en collaboration avec Annie Delaveau et Antoine Gautier. Il leur aura fallu pas moins de vingt ans pour mener à terme ce projet colossal, lancé en 2002 sous l’égide du Centre national de la recherche scientifique.

C’est une première dans l’univers de la grammaire à bien des égards. L’ouvrage paru l’automne dernier aux éditions Actes Sud dresse d’abord l’état des lieux des récentes évolutions du français contemporain, dans ses usages tant écrits qu’oraux. Contrairement au Bon usage de Grevisse, principalement axé sur le français des écrivains et d’Europe, La GGF accorde une grande place à l’oral, ainsi qu’au français du Canada, mais aussi de Louisiane, des Antilles et d’Afrique. Sa version numérique permet même d’écouter jusqu’à 2000 exemples de mots, de phrases et de dialogues enregistrés.

Cette grammaire s’appuie d’ailleurs sur une dizaine de corpus canadiens (11 parmi les 33), provenant entre autres de Montréal, d’Estrie, de Sherbrooke, d’Ottawa, des îles de la Madeleine et du Nouveau-Brunswick, afin de tenir compte des différentes variations régionales au Canada. On y trouve également des explications sur l’écriture inclusive et les écritures numériques, y compris les émojis.

« C’est aussi une grammaire avec des grammairiennes. Jusqu’à présent, grammairien, c’était plutôt un travail d’hommes, comme Maurice Grevisse, Louis-Nicolas et Henri Bescherelle », tient à souligner Mme Abeillé. La GGF est la première grammaire produite par une majorité de femmes.
 



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