Communauté noire de Saguenay : des semeurs de diversité

Photo: Julien Cadena Le Devoir Francis, Ariane et Ferry Bakongo, tous d’origine camerounaise.

L’immigration est souvent présentée comme un problème dans les débats politiques, et pourtant, l’immigration est aussi synonyme d’espoirs, de possibles et de rencontres, tant pour la société d’accueil que pour les nouveaux venus. Dans le cadre de la présente campagne électorale, Le Devoir est allé à la rencontre de diverses communautés installées en région pour mieux comprendre leur réalité. Aujourd’hui : la communauté noire de Chicoutimi et d’Alma.

À Alma, il n’y a que deux familles d’origine togolaise et une poignée de membres de la communauté noire. « Mais ici, ça correspond à ce que je recherchais, indique Marthe Kedjeyi, qui a quitté le Togo en 2013 pour venir s’installer au Canada. C’est une petite ville où tout est proche. »

Lorsque son mari a décroché un emploi à la coopérative agricole Nutrinor, en 2017, celui-ci devait s’installer seul au Saguenay–Lac-Saint-Jean la première année. « Mais avant qu’il commence, on est venus visiter », indique la mère de quatre enfants. Charmée, la famille a immédiatement changé ses plans et décidé d’acheter tout de go une maison à Alma.

« C’est vraiment une belle région. Les gens sont sympathiques et la nature est à portée de pieds ! » ajoute avec enthousiasme la dame de 41 ans.

L’hiver, un voisin déneige leur allée avec une souffleuse pendant qu’un autre les aide à installer leur abri pour la voiture. « Notre intégration s’est très bien passée », résume-t-elle, bien que quelques commentaires désobligeants aient été prononcés à l’égard de ses enfants à l’école. « C’est peut-être lié à l’ignorance. »

Photo: Julien Cadena Le Devoir Le Collectif des femmes immigrantes du Saguenay–Lac-Saint-Jean participe à l’entretien d’un jardin communautaire à Alma.

En ce samedi après-midi, Marthe jardine, fourche à la main, avec ses amies du Collectif des femmes immigrantes du Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui compte une centaine de membres. « Entre immigrantes, on s’entraide. On partage nos difficultés et nos joies. »

Au jardin communautaire, ces nouvelles venues peuvent aussi créer des liens avec des membres de la communauté d’accueil. Le jardinage se prolonge ensuite autour d’une bière ou d’un gâteau. Et on se rend vite compte — en regardant les timides plants qui sortent de la terre — que le jardinage n’est en fait qu’un prétexte pour briser l’isolement et faire bourgeonner des amitiés. 

Un ballon rassembleur

 

Un isolement que d’autres Africains combattent aussi — des dizaines de kilomètres plus loin — dans Chicoutimi. Quatre soirs par semaine, ils enfilent dossards et souliers à crampons pour disputer des parties de soccer sur un terrain offrant une vue plongeante sur la rivière Saguenay.

Plusieurs de ces érudits du ballon rond font une maîtrise ou un doctorat à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). « Ici, c’est un bel environnement pour étudier, note Marc-Alain Andoh, un Ivoirien d’origine inscrit au doctorat en génie électrique. La ville n’est pas trop achalandée et les déplacements sont faciles. »

Photo: Julien Cadena Le Devoir Le soccer, une façon de combattre l’isolement pour plusieurs Africains de Chicoutimi.

Les interactions avec la population locale sont toutefois limitées, disent plusieurs étudiants. « C’est pas évident », glisse Smith Ndongla, originaire du Cameroun, qui poursuit des études en informatique. « Quand on leur parle, ils ne nous comprennent pas, et quand ils nous parlent, on ne les comprend pas. »

Préjugés

 

Une barrière — qu’elle soit linguistique, culturelle ou nourrie de préjugés — qui tend à décourager Ferry Bakongo, arrivé du Cameroun il y a un an. Bien que l’homme occupe un poste d’ingénieur informatique à Chicoutimi, il ne croit pas qu’il demeurera à long terme dans la région.

« Je ne sais pas si c’est juste au Saguenay ou si c’est partout au Québec comme ça, mais c’est hyperdifficile sur le plan social », déplore-t-il. Les liens avec les Québécois se tissent difficilement et les rares échanges sont parfois déconcertants, affirme-t-il.

Photo: Julien Cadena Le Devoir Au jardin communautaire, les nouvelles venues peuvent créer des liens avec des membres de la communauté d’accueil.

« Par exemple, quand je vais à la pharmacie et que je demande un produit, on me montre le moins cher. Mais qui a dit que je voulais le moins cher ? » dit-il, en déplorant cette stigmatisation.

Des propos qu’entendent aussi Francis et Ariane, originaires du Cameroun et rencontrés dans leur appartement de Chicoutimi-Nord. « Lorsqu’on voit un immigrant à la peau noire, on pense [d’entrée de jeu] qu’il est misérable », déplore Francis, un ingénieur informatique qui gagne bien sa vie.

Le couple a d’ailleurs eu beaucoup de difficulté à trouver un logement à son arrivée au Saguenay. « On avait l’impression que les propriétaires ne voulaient pas nous louer un logement », indique le père de trois enfants, évoquant une situation de discrimination. Ce n’est que lorsqu’une connaissance québécoise a pris le téléphone en leurs noms pour gagner la confiance d’un propriétaire que la famille a pu signer un bail.

Bien que ponctuée de soubresauts, leur expérience en région s’avère néanmoins positive, estiment-ils. « C’est bien, de commencer dans une petite ville, soutient Ariane, qui travaille dans une garderie. Tout est proche et les enfants s’adaptent vite. »

Rétention des immigrants

 

Pour que l’immigration fleurisse en région, le gouvernement devrait en faire beaucoup plus pour accroître la rétention des nouveaux venus, affirment les membres de la communauté noire rencontrés. Une communauté, au Saguenay, composée principalement d’Africains, mais qui comprend aussi quelques membres venus d’Haïti.

Josué Blanchard, un artiste et militant haïtien qui a été contraint de quitter l’île des Antilles pour des raisons de sécurité, voudrait s’installer pour de bon au Saguenay. « Je me suis fait des amis ici, je me suis intégré, j’ai recréé une stabilité, dit-il. Mais les lois me rendent à nouveau instable. »

Photo: Julien Cadena Le Devoir Josué Blanchard, un artiste et militant haïtien qui a été contraint de quitter l’île des Antilles pour des raisons de sécurité, voudrait s’installer pour de bon au Saguenay, mais se trouve empêtré dans des dédales administratifs.

L’homme, qui vient de terminer une maîtrise en art à l’Université du Québec à Chicoutimi, se trouve empêtré dans des dédales administratifs qui pourraient le contraindre à quitter le pays. « Il y a tellement d’étudiants étrangers comme moi qui quittent la région après avoir terminé leurs études en raison de leur situation d’immigration », déplore-t-il.

Des immigrants qui ont pourtant beaucoup à apporter à la région. « On est beaucoup d’étudiants étrangers à avoir travaillé à l’hôpital [de Chicoutimi] pendant la pandémie, note-t-il. Quand on a vu des gens se faire tuer chez nous, quand on n’a pas toujours eu de la nourriture dans notre assiette, c’est pas la COVID qui va nous effrayer. »

Vivre-ensemble

 

Marcellin Gbazaï, originaire de la Côte d’Ivoire, croit, lui aussi, que beaucoup plus doit être fait pour accroître la rétention des nouveaux venus. « Le gouvernement attire les immigrants en région, mais ensuite, il ne fait rien pour qu’ils restent », dit l’homme qui s’est installé au Saguenay il y a 12 ans, pour se joindre à sa communauté artistique. « La danse et la musique m’ont facilité la tâche, raconte-t-il avec reconnaissance. Quand tu joues du djembé, même le plus raciste du monde vient danser avec toi ! »

Une porte d’entrée à laquelle il ne s’est toutefois pas limité. Pour combattre les préjugés et créer davantage de voies d’échange entre la population locale et la communauté immigrante, le sympathique Ivoirien offre des ateliers sur le vivre-ensemble dans les écoles de la région.

Photo: Julien Cadena Le Devoir Marcellin Gbazaï estime qu’il faudrait en faire beaucoup plus pour accroître la rétention des nouveaux venus au Saguenay.

« J’utilise le mot “vivre-ensemble” plutôt que “racisme” parce qu’aujourd’hui, quand on parle de racisme, c’est comme si on attaquait les gens, alors que le vivre-ensemble, c’est rassembleur », explique-t-il.

La meilleure façon de faire tomber les préjugés, « c’est d’expliquer, c’est la patience », dit-il. « Et il faut prendre notre place. Sinon, on va toujours se sentir montrés du doigt. » L’homme prêche d’ailleurs par l’exemple, lui qui a ouvert une épicerie africaine à Chicoutimi, qui a été professeur de danse, chauffeur de taxi et chauffeur d’autobus, entre autres choses.

« Je travaille toujours dans le contact avec la communauté, résume-t-il. Je fais tout ça aussi pour mes enfants, [pour faire tomber les préjugés]. » La tâche n’est pas toujours facile, mais elle doit être faite, croit Marcellin Gbazaï. « Parce qu’ici, c’est la région de l’espoir, c’est très fertile. Il y a tellement à entreprendre », dit-il, en sillonnant en voiture les routes onduleuses du Saguenay.



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