Le harcèlement court les rues à Montréal

Près de 69% des femmes cisgenres (sexe féminin assigné à la naissance et s'identifiant toujours à ce genre) qui ont répondu à l’enquête disent avoir subi du harcèlement de rue au cours de la dernière année (2020-2021).
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Près de 69% des femmes cisgenres (sexe féminin assigné à la naissance et s'identifiant toujours à ce genre) qui ont répondu à l’enquête disent avoir subi du harcèlement de rue au cours de la dernière année (2020-2021).

Près de deux personnes sur trois disent avoir vécu du harcèlement de rue à Montréal pendant l’année 2020-2021, selon une enquête menée auprès de plus de 3300 personnes par des chercheuses de plusieurs universités québécoises et dont Le Devoir a obtenu copie.

« C’est très élevé », souligne Isabelle Courcy. Et puisqu’il y a eu des confinements durant cette période, ces chiffres « sous-estiment ce que nous aurions trouvé pré-pandémie ou post-pandémie », avance la professeure au Département de sociologie de l’Université́ de Montréal et professeure associée au Département de sociologie de l’Université́ du Québec à Montréal (UQAM).

Le harcèlement de rue consiste en « tous propos, attitudes ou comportements intrusifs, insistants et non sollicités perpétrés par des inconnus dans des endroits publics », explique le rapport. « Ça s’inscrit vraiment dans un continuum de violences qui peuvent être banalisées, qui peuvent être perçues comme ordinaires, allant à des violences qui sont criminalisées », précise Mme Courcy.

« Il n’y a pas de définition très figée ou légale du harcèlement de rue », poursuit Isabelle Courcy. Si l’on pense souvent à du harcèlement à caractère sexuel, cela concerne aussi les discriminations raciales, de genre, âgistes ou touchant les personnes vivant avec un handicap.

Près de 69 % des femmes cisgenres (sexe féminin assigné à la naissance et s'identifant toujours à ce genre) qui ont répondu à l’enquête disent avoir subi du harcèlement de rue au cours de la dernière année (2020-2021). La proportion est de 61,2 % chez les hommes cisgenres.

Pour les personnes issues de la diversité de genre, cette proportion s’élève à près de 84 %. Et chez les personnes racisées ou autochtones, c’est 76,7 %. Près de 7 personnes sur 10 ont dit avoir été harcelées surtout par des hommes adultes.

69 %
C’est la proportion des femmes cisgenres qui ont répondu à l’enquête qui affirment avoir subi du harcèlement de rue dans la dernière année.

Isabelle Courcy a mené cette recherche avec Mélissa Blais, professeure associée au Département des sciences sociales de l’Université́ du Québec en Outaouais et à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM, et Catherine Lavoie Mongrain, candidate au doctorat en sociologie à l’UQAM.

Dans 66 % des cas, le harcèlement est survenu dans la rue, sur un trottoir, dans un terrain de stationnement ou dans un parc. Il s’est produit à toute heure du jour, contrairement à ce qu’on pourrait penser.

Aucune aide n’a été offerte aux personnes harcelées par les témoins des faits, proches ou étrangers, dans 53 % des cas.

Il est nécessaire d’outiller les témoins afin qu’ils puissent réagir, fait valoir Audrey Simard, organisatrice communautaire du Centre d’éducation et d’action des femmes, partenaire de la recherche. « Ne perdez pas votre énergie à affronter nécessairement le harceleur. L’idée, c’est d’y aller avec ce qu’on sent, il n’y a pas de bonne ou mauvaise réponse. L’idée est de réagir, point. »

Difficile de dénoncer

 

Selon l’étude, moins d’une personne sur dix a signalé les faits ou porté plainte après avoir subi du harcèlement de rue à Montréal. Plusieurs répondants ont dit avoir peur de ne pas être crus ou de ne pas être pris au sérieux. Des répondants ont mentionné que selon eux, « ce n’était pas assez grave », dit Mme Courcy.

Le système doit aussi être capable de recevoir les dénonciations des personnes harcelées, déplore Audrey Simard. Le message envoyé aux femmes est de « dénoncer, dénoncer, dénoncer. L’éradication du problème dépend de vous, parce que vous ne dénoncez pas assez. Mais quand vous dénoncez, on ne vous prend pas au sérieux. »

Le rapport recommande d’ailleurs au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) « la tenue d’un registre statistique des plaintes incluant celles classées sans suite ».

Il est aussi important de former « les personnes qui sont aux premières loges », comme les employés de la Société de transport de Montréal (STM), selon Mme Simard.

« Souvent, les femmes vont dénoncer auprès des gens qui sont au guichet de métro. […] Elles se font dire : il n’y a rien à faire. » Sans être malveillants, ces employés font partie d’une société qui banalise le harcèlement de rue, note-t-elle.

De son côté, la STM reconnaît que le harcèlement de rue est « un problème de société important […] Nous sommes conscients que nous avons du travail à faire », écrit Katherine Roux Groleau, porte-parole de la STM.

« Prise de conscience collective »

Pour la mairesse de Montréal, Valérie Plante, le harcèlement de rue « est une réalité qui a été trop longtemps banalisée ». Ce rapport est un « important outil de prise de conscience collective », affirme-t-elle au Devoir, par l’entremise de son attachée.

Audrey Simard interpelle les politiciens en campagne électorale pour savoir quels moyens ils comptent prendre « pour entendre les voix des personnes qui ont eu le courage de nous parler dans ce sondage ».

Elle souhaite que le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, se prononce sur le harcèlement de rue. « Moi, j’aimerais ça, l’entendre […] sur les impacts que ça peut avoir aussi sur des jeunes à long terme. »

Le sondage a été mené à la fois par téléphone et par des panels sur le Web.

À voir en vidéo