​Entrepreneuriat au féminin: des défis qui demeurent

Catherine Couturier
Collaboration spéciale
Non pas pour des raisons biologiques, mais plutôt une conséquence des structures sociales, les femmes font des affaires autrement.
Illustration: Delphine Meier Non pas pour des raisons biologiques, mais plutôt une conséquence des structures sociales, les femmes font des affaires autrement.

Ce texte fait partie du cahier spécial Défis des entreprises

Depuis plusieurs années, on observe une (lente) croissance du nombre d’entrepreneures. Portrait de ces femmes et des défis qu’elles affrontent.

15 %, 40 %… Quelle est la part de femmes chez les entrepreneurs ? « On entend de tout comme chiffre, mais ça dépend comment on définit “entrepreneur” », explique la professeure à ESG-UQAM Christina Constantinidis. Celle qui a fondé l’Observatoire entrepreneuriat et genre note ainsi que les femmes prennent de plus en plus leur place dans le milieu de l’entrepreneuriat, même si on est encore loin de la parité.

« La croissance la plus notable sur 20 ans est chez les travailleurs autonomes », note-t-elle. En 2021, on compte ainsi près de 30 000 travailleuses autonomes de plus qu’en 2002.

Ces femmes sont d’ailleurs souvent surprises d’être considérées comme des entrepreneures : pourtant, même sans employés, celles-ci assument 100 % des risques financiers, créent leur activité et sont entièrement responsables de leur business. « Ce sont des entrepreneures à part entière », souligne Mme Constantinidis, qui a toutefois remarqué que les Québécoises étaient plus à l’aise avec cette étiquette que les Européennes, la notion d’entrepreneuriat étant plus positive de ce côté-ci de l’Atlantique. Les travailleuses autonomes dans les domaines des soins, des services à la personne et de l’enseignement ont encore plus tendance à ne pas se considérer comme une entrepreneure. « C’est aberrant parce qu’elles ont un impact sociétal extrêmement important », remarque-t-elle.

La proportion de femmes chez tous les travailleurs autonomes au Québec est également en augmentation. En 2021, 37 % des travailleurs autonomes étaient des femmes, comparativement à 32 % en 2001. Leur proportion est donc en lente croissance depuis 40 ans (28 % en 1981).

Mais si on isole les travailleurs autonomes constitués en société qui bénéficient d’une aide rémunérée ou les entreprises détenues en majorité par les femmes (51 % et plus des parts), la parité est loin d’être acquise. La proportion de travailleuses autonomes constituées en société stagne depuis les années 1990 (autour de 20 % de femmes, 80 % d’hommes). Seulement 16 % des sociétés (PME comptant au moins un employé) étaient détenues à majorité par des femmes en 2017, un chiffre qui augmente à 37 % si on inclut les sociétés détenues moitié-moitié par une femme et un homme (souvent un couple).

On observe par ailleurs une véritable transformation des modèles de genre dans la passation des entreprises à la relève, traditionnellement de père en fils, mais de plus en plus de père en fille. « C’est en train de se transformer, ça devient plus égalitaire. Mais les entreprises ne sont pas toutes prêtes à ça », affirme Mme Constantinidis.

L’entrepreneuriat autrement

Malgré cette croissance qu’on pourrait qualifier de plutôt timide, la chercheuse ne veut pas porter de jugement. « Pendant longtemps, on a mis en avant l’argument voulant que les femmes doivent accélérer la croissance et augmenter la taille de leurs entreprises, qui sont des leviers économiques. Mais de plus en plus de recherches soulignent que cette croissance n’est pas nécessairement bonne. Elle détruit les ressources et crée des inégalités », avance Mme Constantinidis.

Non pas pour des raisons biologiques, mais plutôt une conséquence des structures sociales, les femmes font des affaires autrement. Une étude aux États-Unis a noté que les femmes traçaient moins fermement la ligne entre vie privée et vie professionnelle, « par choix ou parce qu’elles sont sollicitées », précise Mme Constantinidis, qui a relevé la même tendance dans des entrevues faites ici et en Europe. Cette interconnexion — qu s’est amplifiée avec la pandémie et le travail à la maison — permet beaucoup de flexibilité, mais amène également des défis supplémentaires (du stress à l’épuisement professionnel).

Des défis qui perdurent

 

Les femmes entrepreneures font face à divers obstacles. « C’est un peu déprimant, ce sont presque les mêmes depuis 40 ans », se désole Mme Constantinidis. Un des grands défis est l’accès au financement. Peut-être parce qu’elles en ont moins besoin (en raison de la taille de l’entreprise ou du secteur) ou parce qu’elles manquent d’informations. « Les femmes vont moins aller chercher du financement externe — à la banque, auprès d’anges investisseurs, etc. », mentionne-t-elle. Et lorsqu’elles en font la demande, les femmes (et les autres minorités) essuient plus de refus parce qu’elles ne correspondent pas aux stéréotypes de l’entrepreneur jeune, homme, et blanc.

Reste aussi que les réseaux de femmes entrepreneures, malgré le rôle essentiel de soutien et de contact qu’ils jouent, « ne sont pas nécessairement les réseaux les plus connectés à ceux qui permettent le financement », selon la professeure. Il reste donc beaucoup de chemin à faire pour se défaire des boy’s clubs.

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part. 
 

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