Des Innus attendent leur paix des braves

Les trois signataires du traité: Réal Tettaut, chef de la Première Nation des Innus de Nutashkuan, Martin Dufour, chef de la Première Nation des Innus d’Essipit et Gilbert Dominique, chef de Mashteuiatsh et porte-parole pour le Regroupement Petapan.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les trois signataires du traité: Réal Tettaut, chef de la Première Nation des Innus de Nutashkuan, Martin Dufour, chef de la Première Nation des Innus d’Essipit et Gilbert Dominique, chef de Mashteuiatsh et porte-parole pour le Regroupement Petapan.

Près de vingt ans après la signature d’une entente de principe avec les gouvernements de Québec et d’Ottawa, le Regroupement Petapan, composé des trois Premières Nations innues du Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord, met de la pression sur Québec pour mettre la touche finale à un traité qui vise à faire reconnaître leurs droits ancestraux et à l’autodétermination, l’équivalent pour eux de la Convention de la Baie-James et de la paix des braves.

« Honnêtement, si le prochain premier ministre en fait un dossier d’État et qu’il envoie la directive claire qu’il veut le régler, je suis convaincu qu’on va trouver un terrain d’entente d’ici mars prochain », affirme Gilbert Dominique, le chef de Mashteuiatsh, au Lac-Saint-Jean, qui agit à titre de porte-parole pour le Regroupement Petapan.

Selon lui, une entente est à portée de main. En effet, les principaux enjeux ont été réglés avec le comité de négociation au fédéral. « Avec le fédéral, on a fait le tour du jardin, on a ce qu’il faut, affirme-t-il en entrevue au Devoir. Ce qu’il nous manque, c’est l’engagement du Québec. »

Il précise que c’est « l’appareil administratif » québécois qui oppose de la résistance, d’où l’importance que le prochain premier ministre s’implique personnellement dans le dossier.

Points de divergence

 

Il ne resterait donc, du point de vue des Innus, que deux éléments importants sur lesquels ils n’arrivent pas à s’entendre avec Québec. Le premier, c’est la reconnaissance du fait que le droit à l’autodétermination des Premières Nations est un droit « inhérent ».

« Ça fait une grande différence pour nous, parce que le droit à notre autodétermination, ce n’est pas le gouvernement qui va nous le donner, c’est un droit inhérent », précise le chef Dominique.

Le deuxième point de divergence concerne la gestion du territoire. L’entente de principe prévoit une reconnaissance des droits ancestraux sur le territoire, des redevances sur le développement économique et la participation des Innus dans la prise de décision. C’est ce dernier point qui pose problème, selon le chef Dominique. « On n’est pas dans l’optique où on veut une cogestion, mais on veut s’assurer qu’il y ait un processus de consultation qui est efficace et qui respecte notre droit », plaide-t-il.

Le chef de Mashteuiatsh veut en finir avec les « consultations bidon » et « l’approche très réductrice » du processus de consultation actuel, qui selon lui, ne prend pas en considération les propositions amenées par les Premières Nations.

Ce ne sont que deux points dans une entente évaluée à plus d’un milliard de dollars, mais ces deux points sont fondamentaux pour les Innus. « Si on ne trouve pas un terrain d’entente [sur ces deux enjeux], ça va faire dérailler le train », affirme Gilbert Dominique.

Il n’a pas été possible, lundi, de confirmer l’état des négociations avec Québec, mais au bureau du ministre des Relations Couronne-Autochtones, à Ottawa, on se disait « heureux de notre bonne relation de travail avec le Regroupement Petapan et du statut des négociations ».

Impatience

 

Les chefs d’Essipit, de Nutashkuan et de Mashteuiatsh ne cachent pas leur impatience et demandent des résultats d’ici le printemps prochain. Dans une lettre ouverte aux chefs des partis politiques, publiée dans Le Devoir, ils invitent le prochain premier ministre à « accepter cette invitation avec l’histoire ». Ils souhaitent également que les partis prennent des engagements clairs lors du débat sur les enjeux autochtones organisé par l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador qui aura lieu mardi soir.

« Ça fait 40 ans qu’on négocie, 20 ans qu’on a signé une entente de principe, pour nous, on est au bout de la limite, soupire Gilbert Dominique. J’ai rencontré ma population [récemment], ils m’ont dit : si ça ne marche pas, on va passer à autre chose. »

Cette autre option, que les Innus envisagent, c’est celle d’aller devant les tribunaux pour faire reconnaître leurs droits sur le territoire. « On ne veut pas ça. Mais ça fait quarante ans. Et pendant ce temps-là, le territoire continue de se développer, et on n’est pas partie prenante. Ça a assez duré. Donc je pense qu’il est important qu’on puisse au moins soumettre un projet de traité à notre population au printemps. »

Le Regroupement Petapan veut également profiter de la « fenêtre d’opportunité » que leur offre le gouvernement fédéral. « On ne sait pas ce qui peut arriver avec le gouvernement Trudeau qui est minoritaire, et on ne sait pas ce qui peut arriver avec un prochain gouvernement, rappelle M. Dominique. C’est pour ça que l’échéancier du printemps prochain, c’est un échéancier qui est important. »

Le chef Gilbert Dominique sait à quel point un changement de gouvernement peut complètement changer la situation. C’est lui qui, en 2004, a ratifié l’entente de principe pour sa communauté. « À l’époque, on était emballés, on se disait que d’ici cinq ans, on aurait un projet de traité. Mais il y eut plusieurs vagues, dont une provoquée par un gouvernement conservateur qui a duré une dizaine d’années. »

Des programmes à leur image

L’entente de principe, qui sert de base pour le traité, reconnaît aux Innus du Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord le droit à l’autodétermination. Ils ne seront ainsi plus soumis à la Loi sur les Indiens et habiteront chez eux, et non plus sur les terres de la Couronne. « Concrètement, ça veut dire qu’on va prendre en charge nos propres responsabilités, on va développer nos propres lois, nos propres programmes, ça ne sera plus imposé par quiconque que nous. »

Dans tous les domaines, que ce soit la santé, les services sociaux, l’éducation ou la sécurité publique, les Innus souhaitent développer des approches qui respectent leurs valeurs et leurs principes. Ils veulent notamment miser sur la justice réparatrice et développer un programme éducatif qui se base sur leur culture et leur histoire.

« On a souvent dit que l’approche optimale pour améliorer le sort de nos Premières Nations, c’est de prendre nos propres responsabilités, d’arrêter d’être dépendant de l’État, conclut le chef Gilbert Dominique. Avec le traité, on va avoir les moyens pour y arriver. Et ça veut dire que si on se plante, on n’aura plus le loisir de dire : “ah, c’est la faute du gouvernement”. On va être obligé de se regarder dans le miroir et de reconnaître que c’est de notre faute. »

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