«La plus belle province», l'ironie d’un demi-pays

Guillaume Sylvestre, pour la série documentaire «La plus belle province». 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Guillaume Sylvestre, pour la série documentaire «La plus belle province». 

Que ce soit des travailleurs de Sept-Îles, des citoyens isolés de Schefferville ou encore des Beaucerons trempés dans le sirop d’érable de leurs ambitions, voire de nouveaux venus français installés au coeur de Montréal, tous les citoyens présentés par la série La plus belle province ont au moins cela en commun : ils embrassent l’idée, pas toujours bien tempérée, selon laquelle leur réussite en société ne dépend que d’eux-mêmes.

C’est la voix du cinéaste Denys Arcand que l’on entend tout du long de ces quatre documentaires. Le choix d’Arcand n’est pas innocent. « Arcand n’est pas là pour rien. Il aime bien le deuxième degré de l’exercice. Il trouve ça très drôle », explique Guillaume Sylvestre, le réalisateur de cette série qui prend l’affiche le 20 septembre sur la plateforme Vrai.

Par certains aspects, cette série fait un peu penser au Confort et l’indifférence, le film d’Arcand réalisé dans la foulée du référendum de 1980. Le choix de confier la narration à Arcand, comme le dit Sylvestre dans une formule mûrie, permet en tout cas d’entendre « une voix au deuxième degré dans un vol en première classe »…

À Schefferville, la caméra suit un couple venu en principe pour quelques mois seulement, histoire de faire vite de l’argent. Lui travaille jour et nuit comme chauffeur de taxi ; elle, comme serveuse et caissière.

« Schefferville, c’est le Far West », dit Sylvestre en entrevue au Devoir. La ville a été fermée, au début des années 1980, par la compagnie Iron Ore. Les infrastructures ont été démolies, histoire d’éviter à la compagnie de continuer de payer des taxes. La famille Porlier a pris le contrôle des bâtiments restants. « Dans les années 1980, c’était à coups de 12 coupés que ça fonctionnait dans cette ville », rappelle le réalisateur de La plus belle province. « Il y a un reportage d’époque de Radio-Canada là-dessus. Schefferville, c’est le monde de Lucky Luke. Les Innus et les Naskapis sont majoritaires, mais c’est quand même une petite poignée de Blancs qui la contrôle encore. »

Julie, notre serveuse-caissière, affirme que le climat est bon à Schefferville. Son amoureux a tout au plus été attaqué quelques fois à coups de bâton. Tout va bien, répète-t-elle. Même si, dans cette ville, la consommation de drogue et d’alcool constitue une grande plage où vont s’échouer bien des existences.

« Le mot “réconciliation” n’a jamais été aussi galvaudé, observe Guillaume Sylvestre. Et pourtant, il y a quelque chose de particulier de voir Julie, à Schefferville, devenir amie avec une Innue. » Il constate en même temps qu’il s’avère difficile de même parler d’une communauté autochtone. « Tout le monde marche sur des oeufs maintenant. Dans le milieu où je suis, certains pensent que je n’avais pas à faire de film sur Schefferville, tout simplement parce que je ne suis pas Innu. On se calme ! C’est comme si s’intéresser à l’autre devenait désormais suspect… »

L’Afrique du Nord

Il y aurait, affirme Sylvestre, un autre documentaire à réaliser sur les professeurs africains engagés à Schefferville comme ailleurs dans le Nord québécois. « L’immigration africaine dans le Nord, c’est quelque chose ! Ce sont souvent des profs plus formés qu’au collège Brébeuf qui se retrouvent là. Parce qu’on ne veut pas d’eux au Sud. » La professeure qu’on voit le plus dans le film possède un doctorat de Dakar et une maîtrise en sociologie d’une université suisse, dit-il. « Le choc a été, pour elle, plus thermique que culturel. Dans le Nord, chez les Autochtones, elle a trouvé des valeurs qui sont communes avec son monde africain : le côté communautaire, le très grand respect des aînés, la mise en partage de tout, le poisson de la pêche rendu, par exemple, disponible à tous. » Aux enfants autochtones, elle parle du colonialisme, tout en mettant en perspective ce qu’elle en connaît, du point de vue africain, dans une sorte de décalage stimulant.

Un des quatre films qui composent cette série est consacré aux Français qui débarquent en masse pour s’établir à Montréal. « C’est le contraire absolu de Schefferville », dit Guillaume Sylvestre. Nous entrons dans un autre monde. 

Que penser de Français enthousiastes à l’idée de gagner une simili nature pour photographier, au téléobjectif, des écureuils et des marmottes ? Ces gens affirment en tout cas, eux aussi, que pour connaître une situation sociale meilleure, ils ne peuvent compter que sur leurs propres efforts, bordés par une confiance qui confine parfois au jovialisme.

La patrie de l’aluminium

À Sept-Îles, des gens de partout se sont trouvé une deuxième patrie entre les murs de l’aluminerie Alouette. L’usine opère sur eux, comme sur les métaux ferreux, un très fort magnétisme. Chaque jour, ces immenses installations consomment autant d’électricité que toute la ville de Québec.

Parmi les personnages sur lesquels la caméra de Guillaume Sylvestre s’attarde, voici un ouvrier dont la porte du casier de métal apparaît couverte d’idoles aux seins nus, couchées sur du papier glacé. Il n’a pas sa 5e secondaire, dit-il. L’homme s’étonne de sa réussite, de son salaire, de ce qui lui apparaît être de bonnes conditions de travail.

« Peut-être que c’est un complexe d’infériorité qui est transposé, sublimé, commente du bout des lèvres le réalisateur Guillaume Sylvestre. Mais en tout cas, pour ces gens, travailler pour Alouette, c’est presque aussi important qu’être Québécois. »

Chaque employé apparaît bien convaincu qu’il existe une horizontalité entre les différentes composantes humaines à l’oeuvre dans l’usine. « Il y a là une idée très québécoise que tout le monde commence au bas de l’échelle. Personne là-dedans ne vient d’une grande famille, explique Sylvestre. Les gens n’ont pas fait d’études. Personne n’est allé à Harvard. » Que l’ouvrier et le patron mangent tous deux à la cafétéria, cela peut-il convaincre que la vie leur est servie sur un même plateau ?

Libres et américains

 

En Beauce, la caméra suit une coiffeuse à la chevelure de feu. À 29 ans, elle a sept enfants. À l’écran, elle distille un discours enchanté en faveur de l’entrepreneuriat, plantée au milieu de produits dont certains arborent des figures de Walt Disney.

Puis, la magie de la caméra nous transporte au milieu d’un autre monde qui ne parle pas autrement, celui de la riche famille Dutil.

« On passe du champ gauche au champ droit, mais on sent bien le même squelette beauceron. Ils tiennent tous le même discours sur la réussite, une sorte de rêve québécois qu’illustre peut-être, à sa façon, Hans Mercier en voulant que le Québec se joigne aux États-Unis », raconte Sylvestre.

Avec le Parti 51, l’avocat Hans Mercier entend faire du Québec un État indépendant, mais attaché au pays de l’Oncle Sam. Pour illustrer la plus grande liberté qui en résulterait, un de ses partisans explique qu’il doit être possible, dans un pays libre, de rouler à moto sans casque. La notion d’indépendance, en Beauce, apparaît d’abord comme un projet strictement individuel.

La caméra capte des gens d’affaires, réunis sous l’égide d’un Dutil. Ils dansent avec conviction une pseudodanse tribale, au beau milieu d’un atelier voué à les conforter encore un peu plus dans la satisfaction qu’ils éprouvent déjà d’eux-mêmes.

Plus tard, dans une chic cabane à sucre où les oreilles de christ se mangent avec du vin de Bordeaux, le patriarche de la famille Dutil affirme que, tout comme ses fils, il se déclare indépendant de tout et en tout. « On ne demande pas la permission ! »

Cette série contient-elle une surdose d’ironie ? « L’ironie est une valeur qui se perd, de nos jours, laisse tout bonnement tomber le réalisateur. Je ne suis pas chroniqueur. Je ne défends pas de thèse, pas plus que les personnages que nous suivons. Les gens en pensent ce qu’ils veulent. »

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