Années 1990: Pointe-à-Callière, ou si l’histoire de Montréal m’était contée

Sophie Ginoux
Collaboration spéciale
Les fouilles ont permis de mettre en valeur les vestiges du Royal Insurance Building, qui a inspiré l'architecture du bâtiment principal de Pointe-à-Callière, l'Éperon.
Photo: Marc Laberge Videanthrop Pointe-à-Callière, Cité d'archéologie et d'histoire de Montréal Les fouilles ont permis de mettre en valeur les vestiges du Royal Insurance Building, qui a inspiré l'architecture du bâtiment principal de Pointe-à-Callière, l'Éperon.

Ce texte fait partie du cahier spécial 100 ans de l'Acfas

Le 17 mai 1992, lorsque le musée Pointe-à-Callière fut officiellement inauguré, on ne commémorait pas seulement le 350e anniversaire de naissance de Montréal. Cette fondation, aux défis complexes, a surtout marqué le début d’une aventure au carrefour du temps, de l’espace et des disciplines, ainsi qu’une toute nouvelle manière de raconter l’histoire. L’histoire de Montréal, mais aussi notre histoire collective.

Dans les années 1980, contrairement à bien d’autres villes dans le monde, l’archéologie historique urbaine n’en était qu’à ses balbutiements au Québec. Jusque-là, seuls les historiens, dont les recherches se basaient sur des livres et des documents d’archives, avaient la possibilité de comprendre et d’interpréter l’histoire de Montréal. Toutefois, après une étude de potentiel réalisée par la Ville, une série de fouilles sur la place Royale, dans le Vieux-Montréal, a changé les perceptions. Louise Pothier, aujourd’hui conservatrice et archéologue en chef du musée Pointe-à-Callière, faisait partie de ces pionniers.

« Nous nous doutions que la place Royale, qui a constitué le premier “centre-ville” de Montréal et qui a accueilli son premier marché, recelait des traces de présence humaine, dit-elle. Mais nous avons été soufflés par ce que nous avons découvert au fil des strates de terrain que nous avons mises à jour. »

Morceaux de céramique datant de l’occupation anglaise, fortifications en pierre du XVIIIe siècle, palissade de bois de du XVIIe… et même des bases de foyers vieux de plus de 1000 ans ! « Nous avons compris que Montréal était en fait un enchevêtrement de constructions, de destructions et de reconstructions, indique l’archéologue. Mais plus encore, que la particularité de Montréal était son histoire multidimensionnelle. Elle a de tout temps représenté un carrefour géographique, commercial, culturel et humain. Ce qu’elle représente toujours aujourd’hui, d’ailleurs. »

La création d’un musée vivant

À la lumière de ces découvertes, l’idée de la création d’un musée rendant hommage à la riche histoire archéologique montréalaise germa dans les esprits. Mais c’est « grâce à l’approche sensible et éclairée de Francine Lelièvre », fondatrice du musée Pointe-à-Callière, que le lieu même des fouilles est devenu un musée in situ, c’est-à-dire un endroit dont on ne retire pas les découvertes pour les montrer ailleurs, mais où on les présente en l’état, sur place, aux visiteurs.

« Découvrir concrètement la trame historique d’une ville par des vestiges bien conservés de plusieurs époques en un seul et même lieu, c’était assez unique, puisque la plupart des musées in situ ailleurs ne mettent en avant qu’un pan du passé, comme l’époque gallo-romaine, par exemple », explique Louise Pothier.

Ce qui passionne le plus l’experte, cependant, c’est que cette vision a aussi été le moteur d’un travail constant qui a depuis beaucoup fait avancer le savoir. « Un musée de site, dit-elle, c’est vivant, ça n’a pas de fin. Au fil des fouilles, on acquiert de nouvelles connaissances, et on maîtrise de nouvelles technologies qui nous en font découvrir d’autres. On est donc toujours en train de revoir ce qu’on croyait acquis et on réécrit de nouvelles pages d’histoire. C’est fou, le nombre de détails qu’on peut accumuler sur une chose que l’on ne connaissait pas 10 ans plus tôt ! »

Mme Pothier sait de quoi elle parle, puisque c’est de cette manière que des sites de fouilles, comme ceux de l’ancien marché Sainte-Anne et du parlement, voisins de la place Royale, ont montré leur richesse historique. L’ancien fort de Ville-Marie est aussi en train de révéler ses secrets grâce à des analyses paléo-ADN et ARN menées sur son sol par des chercheurs en sciences de la nature de l’UQAM.

Le musée Pointe-à-Callière a également été à plusieurs reprises un moteur d’avancement scientifique. « Le musée a par exemple fait progresser la connaissance que nous avions des Iroquoiens du Saint-Laurent, raconte l’archéologue. Alors que depuis 1992, les recherches semblaient stagner, le fait d’avoir replongé dans ce dossier avec des experts en vue d’une exposition temporaire présentée en 2006 nous a permis de faire un grand bond en avant. »

Transformer un objet en récit

 

L’histoire d’un objet peut être passionnante pour des spécialistes, mais bien plus aride pour le grand public. Le deuxième éclair de génie de la fondatrice du musée Pointe-à-Callière a donc été d’asseoir à une même table des historiens, des archéologues, des muséographes, des ingénieurs et des architectes, ce qui était encore inédit au début des années 1990. Leur mission : transformer le concept de salles d’exposition classiques, souvent rectangulaires et sans dimension, en une expérience unique.

« Il était clair dès le départ que nous ne nous substituerions pas à des centres de recherche universitaires, explique Louise Pothier. Mais nous étions capables de travailler et de dialoguer avec eux, pour ensuite interpréter, développer un narratif et scénariser des pans de savoir en utilisant des technologies multimédia, en intégrant des textes, des outils visuels ou des personnages virtuels en interaction avec les visiteurs. » Un véritable spectacle dont l’objectif pédagogique n’était pas de faire passer un examen au sortir de la visite, mais plutôt de donner du plaisir et de rendre les gens heureux d’apprendre des choses qu’ils ne connaissaient pas.

Évidemment, faire parler nos trésors archéologiques montréalais — par exemple, un tesson de porcelaine, un bout de mur ou une pointe de flèche — est plus ingrat que la même action avec une pyramide ou un bijou en or. Le musée a donc développé des stratégies de communication pour transformer chaque artefact en aventure.

« Ailleurs, on parlait de l’objet lui-même : son style, son décor, sa fonction. Nous, nous sommes allés au-delà, en considérant chaque objet comme polysémique. On peut à ce moment-là lui faire dire beaucoup de choses », raconte l’experte. Soudain, un tesson de porcelaine de style chinois datant de l’ère britannique pouvait ainsi devenir le symbole d’échanges commerciaux, ainsi que de rencontres humaines et culturelles. « Notre approche multidisciplinaire était très avant-gardiste pour l’époque, ajoute l’archéologue. Des gens du monde entier sont venus voir le nouveau concept que nous avions créé ! »

Au fil des ans, le musée Pointe-à-Callière a donc réussi à surprendre, à nourrir, à émerveiller. Tout d’abord avec l’histoire de Montréal elle-même, puis avec celle des Montréalais de toutes les origines auxquels l’établissement rend hommage par l’entremise de diverses expositions temporaires consacrées aux civilisations du monde entier.


Une version précédente de ce texte, qui mentionnait que Francine Lelièvre dirige toujours le musée Pointe-à-Callière, a été modifiée.

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