Des «trois soeurs» à la monoculture

Le maïs, la fève et la courge: les «trois sœurs» dans le mythe iroquois de la création du monde.
Illustration: Mathieu Labrecque Le maïs, la fève et la courge: les «trois sœurs» dans le mythe iroquois de la création du monde.

De la cabane à sucre du printemps à l’épluchette de blé d’Inde de la fin de l’été, en passant par les réunions autour des matchs de hockey de l’hiver, l’identité québécoise se décline en de nombreux symboles. Mais quelle part de ces activités est en fait héritée des Autochtones qui ont accueilli ici les premiers colons ? Notre série de textes « Québec métis » fouille la question. Dernier de trois articles.

Dans le mythe iroquois de la création du monde, trois graines auraient été plantées sur la tombe de la terre mère : une de maïs, une de fève, une de courge.

Ces trois semences — les « trois soeurs » — sont traditionnellement cultivées ensemble. Et pour les protéger, Steve McComber a aussi planté des oeillets d’Inde, une plante indigène d’Amérique centrale. « Le maïs sert de tuteur à la fève. Et ensemble, elles font de l’ombre à la courge, qui peut pousser à l’aise », explique l’aîné traditionaliste de Kahnawake en faisant visiter son jardin au Devoir.

Le maïs (ou blé d’Inde), qui marque avec délice la fin de l’été, faisait partie de l’alimentation quotidienne des Iroquoiens du Saint-Laurent que Jacques Cartier a visités lors de ses voyages. C’était, écrit-il dans son journal, « le pain de quoi ils vivent dans ladite terre », relèvent Alain Asselin, Jacques Cayouette et Jacques Mathieu dans Curieuses histoires de plantes du Canada.

La culture du maïs est extrêmement ancienne : elle aurait commencé il y a neuf millénaires dans le sud-ouest du Mexique. Lorsqu’il visite Hochelaga, Jacques Cartier compare d’ailleurs le maïs au millet cultivé au Brésil. « L’explorateur décrit la fabrication du pain de gros mil. Ce pain est plus une galette si on le compare au pain de blé. La description du broyage des grains en farine avec un mortier et un pilon en bois est fidèle à d’autres descriptions ultérieures et aux évidences archéologiques », écrivent Asselin, Cayouette et Mathieu.

Des espèces devenues rares

 

Steve McComber, lui, fait sécher ses épis de maïs et en tresse les feuilles ensemble. Il les nettoie ensuite avec de la cendre de bois pour en enlever la peau, puis se sert de la pulpe pour faire de la soupe. « J’ai appris à faire ça des anciens », dit-il. Dans sa grappe de maïs, on peut voir quelques épis rouges. « J’en cultive aussi du bleu et du noir. Ce sont des aînés iroquois qui m’ont donné les graines au cours des quarante dernières années. Elles sont rares : on ne peut pas les acheter dans le commerce. »

En 1724, le jésuite Joseph-François Lafitau raconte qu’une fois la moisson venue, les Autochtones s’adonnent au tressage des feuilles des épis. « Le tressage de blé d’Inde s’accompagnait de réjouissances et, au dire de Lafitau, c’était le seul temps où les hommes participaient à une tâche d’agriculture, généralement dévolue aux femmes, car ils ne se mêlaient ni de champ ni de récolte », relève-t-on dans l’exposition virtuelle sur les coutumes d’ici du Réseau de diffusion des archives du Québec, relié à BAnQ.

Dans Curieuses histoires de plantes du Canada, Asselin, Cayouette et Mathieu font aussi référence à des lettres écrites entre 1732 et 1760 par Marie-Andrée Regnard Duplessis, devenue mère de Sainte-Hélène, religieuse hospitalière. D’après sa correspondance, le maïs soufflé, invention autochtone, avait une utilité amoureuse. « Une de leurs caresses, par exemple, c’est de se jeter une petite pierre ou des grains de blé d’Inde. Aussitôt la pierre partie, le galant regarde ailleurs. Quand la belle la lui rejette, c’est une preuve que les coeurs sont en bonne intelligence, sinon, le prétendant doit se retirer », écrit-elle.

Plus tard, les épis rouges (qu’on ne trouve plus dans nos grandes surfaces) ont aussi inspiré une coutume ancienne chez les Canadiens français, qui font des fameuses épluchettes de blé d’Inde un moment de rassemblement privilégié.

En 1856, le notaire Éraste d’Odet d’Orsonnens, qui a aussi été maire de Hull, publiait d’ailleurs une petite histoire intitulée L’épluchette de blé d’Inde qu’un « étudiant de loi » aurait partagée avec lui. Dans le récit, le jeune homme se rend à une épluchette où, selon la coutume, celui qui découvre un épi rouge gagne le droit d’embrasser la fille de son choix. L’étudiant y trouve l’objet convoité, mais décide de ne pas embrasser celle qu’il convoite : il choisit plutôt la soeur de cette dernière, pour exciter sa jalousie.

La tradition québécoise de l’épluchette trouve ses racines en Nouvelle-France, où elle prenait d’abord la forme d’une corvée de fin des récoltes. La coutume voulait alors que l’on cache un épi rouge et un épi bleu, qui désigneraient le roi et la reine de l’événement.

Elle existe d’ailleurs aussi outre-Atlantique, où on l’appelle plutôt « effeuillage », mais aussi « dépailloutage », « débourrage » ou « échenillage », précise pour sa part Danielle Turcotte, directrice linguistique de l’Office québécois de la langue française. Aux États-Unis, on parle de husking bees lorsqu’on discute d’épluchettes.

Selon le Réseau de diffusion des archives du Québec, c’est en 1866 qu’apparaît pour la première fois, dans La Gazette des campagnes, la description détaillée de « la coutume du dépouillement ou de l’égrenage des épis comme fête de famille » chez les Canadiens français.

Des traditions mises à l’épreuve

Aujourd’hui, les épis de maïs rouges, bleus, verts ou noirs ont disparu des comptoirs des supermarchés au Québec. Et avec eux, les jeux que nos ancêtres organisaient. « Maintenant, les maïs sont tous pareils », se désole Steve McComber. « Plusieurs sont modifiés génétiquement. Et en plus, ils sont traités avec des produits chimiques. »

Avec l’avènement de l’agriculture intensive, le Québec a abandonné ce qu’il appelle « la culture de compagnonnage », soupire-t-il.

Le maïs, les fèves et les courges, « ce sont des choses qui poussent bien ensemble ». « Il y a des semences qui ne le font pas. Par exemple, je dois garder les pommes de terre loin des courges. […] Et les oignons et l’ail ne font pas bon ménage avec les fèves. Ils sont allergiques les uns aux autres. »

« Le maïs est une culture très importante pour nous. Nous l’utilisons dans la plupart de nos cérémonies. Mais pour nous, les fèves, les courges et le maïs sont égaux. »

De la main, Steve McComber cueille une cosse de fèves et pose dans la nôtre une poignée de grains noirs aux reflets mauves. Les peuples iroquois appellent ces fèves ancestrales « pattes d’ours », parce qu’elles en ont la forme. C’est un cadeau peut-être plus précieux — et plus rare — qu’on pourrait le croire.



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