Le patrimoine québécois sera-t-il mieux considéré?

Dès 1956, la maison Chevalier est considérée comme un des joyaux du patrimoine national. Sa vente, par le gouvernement québécois, en a choqué plusieurs, d’autant plus que l’affaire a été conclue pour 2,2 millions, soit en deçà de la valeur marchande du bâtiment.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Dès 1956, la maison Chevalier est considérée comme un des joyaux du patrimoine national. Sa vente, par le gouvernement québécois, en a choqué plusieurs, d’autant plus que l’affaire a été conclue pour 2,2 millions, soit en deçà de la valeur marchande du bâtiment.

La gestion du patrimoine immobilier des Québécois a beaucoup été décriée au cours des quatre dernières années. Est-ce que la situation promet d’être meilleure sous un nouveau gouvernement ?

En 2020, le bureau de la vérificatrice générale condamne le laisser-faire du ministère de la Culture et des Communications (MCC) en matière de protection du patrimoine des Québécois. Son enquête conclut à un manque de vision, à une stratégie inadéquate et à l’absence de leadership. L’État n’est même pas exemplaire en la matière, ce que la loi l’engage pourtant à être, conclut l’audit dévastateur déposé devant l’Assemblée nationale. La vérificatrice pointe, entre autres choses, 41 immeubles et sites patrimoniaux nécessitant des travaux qui n’ont même pas été inspectés depuis des années.

Le MCC se voit reprocher de ne pas avoir entrepris « les démarches nécessaires pour promouvoir le patrimoine » en tant qu’« actif important de notre société » « ni pour sensibiliser les citoyens et l’ensemble des acteurs du milieu à sa valeur inestimable et irremplaçable » en tant qu’héritage légué aux générations futures.

Un échec

 

En juin 2020, la ministre Nathalie Roy reconnaît l’échec. « C’est un bulletin avec un gros “E” dessus », répète la ministre, tout en s’empressant de rejeter la faute sur les gouvernements précédents.

Cela conduit à proposer quelques modifications à la loi. Celles-ci donnent encore plus de pouvoir aux municipalités, en impliquant désormais davantage les MRC. L’architecte émérite Phyllis Lambert et l’ex-sénateur Serge Joyal sont au nombre de ceux qui dénoncent l’avenue que prend le gouvernement en misant sur encore plus de décentralisation. Ils affirment non seulement que cette réforme partielle ne règle pas la question de la déchéance constante du patrimoine, « mais que, d’une certaine manière, [elle] contribuera à en rendre la protection encore plus difficile ».

Chez les spécialistes, on regrette en outre que la nouvelle loi ne fasse aucune place au patrimoine moderne, en s’attardant uniquement aux bâtiments d’avant 1940. Pour sa part, l’Union des municipalités du Québec (UMQ) salue l’octroi de fonds nouveaux aux propriétaires de maisons anciennes afin qu’ils rénovent leur demeure.

Rares sont les municipalités qui envisagent la question du patrimoine globalement. C’est le cas de Beloeil et de Terrebonne, où on a entrepris de citer en bloc des bâtiments. Mais pour l’immense majorité des 1107 municipalités du Québec, peu de bâtiments sont protégés. Lorsqu’ils le sont, les démarches apparaissent réversibles. Par ailleurs, même si la loi le permet, aucun intérieur n’est protégé.

La nouvelle Loi sur le patrimoine demande davantage de suivi de la part des fonctionnaires du MCC. La direction générale du patrimoine comptait 162 employés en 1977. Elle ne comptait plus que sur une trentaine d’employés en 2020. Des embauches ont eu lieu depuis, mais « ces personnes sont souvent affectées à des plans d’action ou à de l’analyse, et pas nécessairement à la protection du patrimoine directement », indique au Devoir le Syndicat des professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec.

Destructions en série

 

Bien qu’en principes protégés au plus haut degré par l’État, plusieurs bâtiments historiques importants ont continué de disparaître ces dernières années. La plus vieille demeure de Gaspésie, la maison Busteed, a succombé à des efforts criminels pour l’incendier, malgré des appels publics lancés en faveur de sa surveillance. Même chose pour le manoir Taschereau, à Sainte-Marie-de-Beauce, lui aussi victime d’un incendie criminel à la suite de son abandon. Le moulin de l’île Verte, bien qu’officiellement protégé depuis 1962 par l’État, a fait l’objet d’une destruction quasi complète à l’aide d’une pelle mécanique.

Dans le giron des municipalités, le paysage n’est guère plus reluisant. Malgré plusieurs alertes en faveur de sa préservation, la maison du patriote René Boileau, à Chambly, a été détruite. Un simple parc, inauguré ces derniers jours, s’y est substitué. À Québec, la maison Livernois constitue un autre exemple « du manque réel de contrôle des municipalités sur leur patrimoine », affirme l’historienne Catherine Ferland, de la Société d’histoire Les Rivières. À Québec encore, la maison Paquet, datée de 1698, et l’église Saint-Cœur-de-Marie ont elles aussi été démolies.

La Ville de Mascouche a fait démolir avec précipitation un rare manoir du XVIIIe siècle. Dans nombre de municipalités, plusieurs demeures anciennes, comme la maison de 1760 qu’habita le comédien Hector Charland, ont été rasées. Même la demeure historique de Paul Gouin, un des pionniers de la défense du patrimoine, a été déplacée sans ménagement pour faire place à un projet immobilier, en bordure du fleuve.

Des moments de stupéfaction

 

Une des grandes déconvenues au cours des dernières années a sans doute été la démolition intempestive d’un des joyaux de l’architecture moderne du Québec : le Domaine-de-l’Estérel, à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson. Malgré plusieurs appels à agir en faveur de la préservation de ce bâtiment exceptionnel, il a été laissé dans un abandon quasi complet, puis soumis aux ballottements de transactions immobilières. Tout y est finalement passé, sous l’action de deux grosses pelles mécaniques. Le mal était déjà fait lorsque la situation a été dénoncée par la ministre Roy.

La vente, par le gouvernement québécois, de la maison Chevalier, un emblème de l’État depuis plus de 60 ans, a aussi choqué. Située au cœur du quartier historique du Petit-Champlain à Québec, cette demeure a été restaurée à grands frais par l’État, sous la direction de Gérard Morisset, un nom désormais donné à la plus haute distinction remise par le Québec en matière de protection et de valorisation du patrimoine.

Dès 1956, la maison Chevalier est considérée comme un des joyaux du patrimoine national. Une enquête du Devoir révèle que l’acquéreur de ce bien public, le Groupe Tanguay, était prêt à profiter de ses entrées au Conseil des ministres pour faire accélérer la vente en sa faveur. L’affaire a été conclue pour 2,2 millions, soit en deçà de la valeur marchande du bâtiment. Au même moment, le gouvernement québécois annonçait vouloir restaurer à grands frais, dans chaque région administrative, des bâtiments afin de les transformer en « Espaces bleus », des lieux culturels et patrimoniaux voués, selon ses dires, à « valoriser notre histoire, nos héroïnes et nos héros, de tous les horizons et de toutes les époques ».

En Beauce

 

Quantité des plus vieilles demeures des rives de la rivière Chaudière ont été rasées, à l’initiative du gouvernement, dans le cadre d’un programme mis en place pour résoudre des inondations périodiques. Dans la foulée, environ 700 maisons ont été démolies à grands frais, sans que la valeur patrimoniale de ces demeures ou un examen d’une solution favorable à leur conservation soit fait.

Gaston Cadrin, du Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu, considère que le gouvernement du Québec a précipité son action en Beauce, en « balayant le problème des inondations en même temps que l’histoire de la région ». Une suite de demeures du XIXe siècle a été détruite les unes après les autres, observe-t-il, « sans même qu’on parle d’environnement, de récupération », alors qu’il est établi que la destruction de bâtiments est partout une des sources les plus importantes de gaspillage.

Cette situation générale du patrimoine québécois traduit-elle un rapport foncièrement nouveau face au passé ? En 1885 déjà, l’écrivain Joseph-Guillaume Barthe indiquait qu’en ce pays, sous prétexte que des bâtiments nécessitent des réparations, « et sous couleur d’économies », on rase tout ce qu’on veut bien raser.

Des engagements pour l’avenir ?

Il n’a guère été question jusqu’ici, dans la campagne électorale, de l’importance de la préservation et de la valorisation du patrimoine. Que propose la CAQ ? Malgré plusieurs relances pour le savoir, Le Devoir s’est fait répondre que le parti de François Legault aura l’occasion de présenter ses engagements « en matière de préservation du patrimoine prochainement ».

« En matière de protection du patrimoine, les mesures proposées par la CAQ n’ont pas fonctionné », clame le Parti libéral du Québec, qui envisage l’affaire d’abord en termes d’argent. Le PLQ fait valoir que la préservation est plus rentable globalement que la démolition. « Il y a urgence d’agir de manière efficace afin de faire reconnaître, par leurs propriétaires et les municipalités, la valeur économique des bâtiments patrimoniaux. » Autrement dit, « la protection de bâtiments patrimoniaux est payante pour les municipalités sur le plan des revenus fonciers, pour l’économie locale sur le plan touristique et même bénéfique pour l’environnement ». Le PLQ entend offrir un congé de taxes foncières de dix ans, sous forme de compensation aux municipalités, « pour tout propriétaire ou tout acquéreur d’un bâtiment patrimonial inutilisé qui le restaurent pour l’habiter ou le louer à des fins résidentielles ou commerciales ».

De son côté, Québec solidaire propose plusieurs mesures de valorisation. QS s’engage à créer une « SEPAQ-patrimoine » pour utiliser des bâtiments patrimoniaux à des fins touristiques et culturelles. QS souhaite aussi créer une Commission permanente du patrimoine afin d’assurer un suivi du patrimoine bâti, naturel, mobilier, archéologique et immatériel.

Au Parti québécois, il est question d’adopter rapidement « un plan d’action ». Pour les villes et villages, le PQ dit vouloir inciter les sociétés publiques et les services publics à s’installer dans des bâtiments patrimoniaux.

Tout comme le Parti conservateur du Québec, le PQ promet de mieux soutenir les différentes sociétés historiques. Chez les conservateurs, il est question de mettre sur pied « un programme de préservation des archives des communautés religieuses ». Sous un gouvernement de la CAQ, il est à noter qu’un projet de regroupement des archives des communautés religieuses a déjà été lancé.



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