La reine du Canada, vue du Québec

Reine pendant 70 ans, Élisabeth II ne détient pourtant pas le record de longévité d’un règne sur le Canada. C’est Louis XIV, le Roi-Soleil, qui régna le plus longtemps sur le territoire portant ce nom : 72 ans. L’étonnante longévité d’Élisabeth II lui fait tout de même coiffer, au chapitre de la durée, son arrière-grand-mère la reine Victoria, souveraine elle aussi du Canada comme de tant d’autres domaines d’un vaste empire sur lequel le soleil ne se couche jamais.

Sous son règne, 17 premiers ministres se sont succédé à la tête du Québec, de Maurice Duplessis à François Legault. Cette étonnante longévité n’aura pas empêché la reine Élisabeth II d’être, du moins au Québec, une souveraine parmi les moins populaires de tous les temps. Selon les données d’un sondage Léger, ce sont seulement 12 % des Québécois qui soutenaient la monarchie en 2021. En fait, 74 % de la population québécoise estime qu’une couronne n’a tout simplement pas lieu de les gouverner. Ce chiffre grimpe même à 81 % lorsque sont interrogés seulement les Québécois de langue française.

Ce désamour profond envers la monarchie se maintient à de très hauts niveaux depuis les années 1960, au temps où une remise en question globale du régime de gouvernement en place, conjuguée avec un appétit pour des principes républicains, mettait à bonne distance l’institution royale héritée de la période coloniale.

Une émeute

 

En 1964, la visite de la reine Élisabeth II conduit à une émeute à Québec. L’année précédente, le Front de libération du Québec (FLQ) est passé des attentats à la bombe au pillage des manèges militaires et des armureries pour accumuler du matériel de guerre. Les révolutionnaires québécois veulent prendre le maquis, sur le modèle cubain employé par Che Guevara. Les symboles du colonialisme britannique — monuments commémoratifs, forces armées, poste de Sa Majesté — sont pris pour cibles.

La visite de la reine et de son mari est prévue en octobre 1964. Sitôt annoncée, elle est dénoncée par les jeunes militants indépendantistes. Pierre Bourgault, le président du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), écrit au palais de Buckingham pour faire savoir publiquement que la reine n’est pas la bienvenue au Québec. Les médias relaient l’affront et entretiennent la tension.

À l’heure où l’assassinat de John F. Kennedy est encore dans toutes les mémoires et où l’agitation du FLQ se fait sentir, même les nouvelles façons d’envisager la contestation politique par de grandes manifestations font craindre le pire aux autorités.

Les indépendantistes menacent-ils la sécurité du couple royal ? Le président du RIN assure que non, tout en laissant tomber qu’on ne sait jamais : un fou, dit-il, ou quelqu’un de malintentionné pourrait, dans les circonstances, poser des gestes regrettables. La tension augmente. Les services de sécurité sont à cran. La population comprend qu’à la différence des visites royales précédentes, les temps ont changé. Autrement dit, deux options s’offrent aux sujets de Sa Majesté à l’occasion de cette visite : rester à la maison en haussant les épaules ou se joindre à ceux qui s’opposent à la monarchie.

En vue d’une grande manifestation d’opposition, des manifestants indépendantistes se rassemblent au centre Durocher, dans la basse ville de Québec. Une bannière brandie au-dessus de leurs têtes donne une idée précise des sentiments qui les animent : « Le peuple, notre seul souverain ». Leur objectif : bloquer la route qui doit conduire la reine jusqu’à sa résidence, dans l’enceinte de la Citadelle, en s’assoyant au sol, sans plus bouger, selon la pratique alors nouvelle des sit-in. Cependant, les manifestants sont vite cernés par les corps de police qui s’agitent autour d’eux. Ils ne marcheront pas. Ceux qui vont malgré tout oser défier les autorités pour manifester leur dégoût de la monarchie se voient charger sans ménagement par les policiers. Des images diffusées par la télévision donnent à voir, au milieu de rues désertes, des volées de coups de matraque sur des corps qui tentent sans succès de s’en protéger.

Le symbole même de la reine ne passe pas très bien. En 1954, lorsque le président du Canadien National, Donald Gordon, annonce qu’un nouvel hôtel, en construction à Montréal, portera le nom de la souveraine, des manifestations d’indignation se font entendre. Les figures de proue de la société canadienne-française s’époumonent à demander que ce grand hôtel porte plutôt un nom d’ici, celui par exemple de De Maisonneuve, le fondateur de la cité. Pourquoi nommer cet établissement Le Reine Elizabeth ? Lors de l’inauguration de l’hôtel, en 1958, tout un aréopage de personnalités américaines est invité, ce qui accentue l’idée d’une dépossession. La reine elle-même ne fera qu’un très bref passage dans l’établissement, l’année suivante.

Le triomphe de 1951

En 1951, avant son couronnement, la princesse était venue une première fois au Canada, accompagnée de son mari, le duc d’Édimbourg, à l’occasion d’une visite faite à ce Dominion du Commonwealth britannique. Le couple débarque de son avion à Montréal, à l’aéroport de Dorval, pour monter aussitôt dans un train qui s’arrête à l’anse aux Foulons. En chemin, la princesse a eu le temps, rapporte Le Devoir dans un souci du détail patriotique, de déguster une « crème glacée à l’érable et aux noix, arrosée de sirop d’érable ».

À Québec, l’héritière du trône refait en gros la trajectoire parcourue par le général Wolfe, à qui elle doit de pouvoir régner sur ce territoire. En posant pied où le général avait débarqué ses troupes le 13 septembre 1759, la base de son attaque, elle monte dans une limousine décapotable pour gravir comme lui la côte Gilmour, avant de gagner les plaines d’Abraham. Qui s’en soucie ? La princesse et son mari connaissent un accueil à proprement triomphal de la part de la population.

Des foules, agitées à grand renfort de publicités, sont massées le long des rues. Des individus se lancent dans des courses folles pour tenter de suivre la limousine royale. Plusieurs édifices de Québec sont pavoisés aux couleurs du Royaume-Uni, comme à l’occasion de visites royales antérieures. Le reporter du Devoir chargé de suivre la future souveraine autant que des stéréotypes monarchiques note que la princesse est « une jeune femme élégante, plus jolie et plus mince que les photographies nous l’ont montrée ».

Devant le parlement de Québec, des drapeaux britanniques ont été déployés en quantité. Sur les pelouses de l’édifice, la foule occupe tout l’espace, enthousiaste au possible. Plusieurs agitent de petits Union Jack. Sous l’oeil ravi du premier ministre Maurice Duplessis, la princesse et future reine signe le livre d’or. Des photos immortalisent la rencontre. La future souveraine se rend ensuite à l’Université Laval, où elle est accueillie, dans tous les apparats d’un prélat de l’Église, par Mgr Ferdinand Vandry. Elle se rendra ensuite séjourner à l’intérieur de la Citadelle, protégée par le Royal 22e régiment, dans ce qui constitue l’une de ses deux résidences officielles au Canada.

Si on fait exception d’un atterrissage fortuit, effectué le 24 novembre 1953 à Gander, à Terre-Neuve, pour des raisons techniques, il faut attendre 1957 pour que la princesse, devenue reine, mette officiellement pied au Québec. Elle le fait à peine, du côté d’Hull, en marge d’un séjour à Ottawa où elle inaugure, en octobre, la session du nouveau Parlement, désormais contrôlé par le conservateur John G. Diefenbaker à la suite des élections de juin.

La reine revient en 1959, cette fois pour inaugurer en particulier la voie maritime du Saint-Laurent. Cet immense chantier promet de changer la face du commerce international. Elle occupe, le 26 juin, en compagnie du président américain Dwight D. Eisenhower, le coeur d’une cérémonie. Les deux chefs d’État embarquent à bord du Britannia, le vaisseau particulier de Sa Majesté pendant 44 ans. La veille, à Montréal, elle a séjourné, très brièvement, au chic hôtel qui porte son nom.

Au temps du lac Meech

 

Si la figure de la reine apparaît bien en vue lors des cérémonies officielles de ces événements internationaux que sont l’Exposition universelle de 1967 et les Jeux olympiques de 1976, elle ne remet officiellement les pieds au Québec comme tel qu’en 1987, pour la première fois depuis 1964. Le mouvement indépendantiste québécois est alors au plus bas, dans la foulée du « beau risque » de René Lévesque et de l’accord constitutionnel du lac Meech, que la souveraine appuie publiquement avant que celui-ci ne tourne court.

La reine profite de ce climat d’apaisement pour se rendre au Québec, où elle est reçue sobrement par Robert Bourassa avant de faire un saut au Bas-Saint-Laurent et au Cap-Tourmente pour observer la migration des oies blanches. Au programme de cette escale, l’est du territoire : Québec, Sillery, Cap-Tourmente, Rivière-du-Loup, La Pocatière. Elle fera un autre séjour, très bref, pour souligner le 125e anniversaire de la Confédération. Elle est conviée pour l’occasion à une réception offerte par le premier ministre Brian Mulroney au Musée canadien des civilisations, à Hull.

Le symbole de la reine, peu présente en chair et en os, mais représentée par une suite de gouverneurs généraux, n’en demeure pas moins quotidien dans la vie des Canadiens. La monnaie officielle, depuis des décennies, affiche des déclinaisons de son image gravée sur des plaques d’acier. Combien de timbres-poste affichant son buste ont été imprimés depuis son arrivée sur le trône, en 1952 ? Au total, si on additionne les différents tirages de ces petites vignettes dentelées, il faut considérer que des langues canadiennes auront léché le derrière de millions de timbres de Sa Majesté. En 1953, le premier timbre canadien imprimé à l’effigie de la souveraine était d’une valeur nominale de 1 sou. Depuis, chaque année ou presque, les postes proposent une ou plusieurs représentations nouvelles de la reine du Canada. Ce sont 72 timbres différents à son image qui ont été mis en circulation au Canada. Le prix d’un timbre en usage national intérieur est aujourd’hui de 1,07 $. 

Bras de fer

 

La reine tient en principe son autorité de Dieu. Son autorité suprême a été évoquée par les pouvoirs en place pour justifier ici et là des bras de fer politiques. En 1962, pour exprimer son refus de négocier des hausses de salaire dans la fonction publique, le premier ministre Jean Lesage laisse tomber une phrase théâtrale : « La reine ne négocie pas avec ses sujets. » Il fut d’emblée contredit par René Lévesque, l’un de ses ministres les plus influents. En 2014, pour repousser les accusations de malversations qui pleuvaient sur elle, l’ex-lieutenante-gouverneure Lise Thibault invoquait pour sa part, devant les tribunaux, le caractère intouchable de la monarchie qu’elle prétendait incarner.

En 2012, à l’occasion du jubilé de la reine, le premier ministre canadien Stephen Harper avait multiplié les hommages à l’égard d’Élisabeth II : cérémonies, nouveau portrait officiel, vitrail commémoratif installé à Ottawa. Dans différents bâtiments de l’État, des oeuvres d’art furent remplacées par des représentations de la souveraine. Au foyer des Affaires étrangères, dans la capitale fédérale, deux tableaux du peintre Alfred Pellan ont ainsi été soustraits aux regards du public, auquel on a plutôt donné à voir des représentations d’Élisabeth II.

Le décès du monarque survient peu de temps après l’adoption au Québec du projet de loi 86 concernant la dévolution de la couronne par l’Assemblée nationale. La pièce législative sanctionnée le 4 juin 2021 par le représentant de la reine dans la province, le lieutenant-gouverneur J. Michel Doyon, visait à prévenir l’interruption des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire québécois lors du décès, voire de l’abdication, d’Élisabeth II. Cette précaution avait été rendue nécessaire par la réforme de la Loi sur l’Assemblée nationale de 1982, qui ne précisait pas si la chambre survivait au changement de garde au palais de Buckingham. Dans un entretien avec Le Devoir en 2019, le professeur de la Faculté de droit de l’Université Laval Patrick Taillon avait parlé d’une « petite bombe à retardement ». L’État a fini par la désamorcer, ce qui permettra la lente succession au trône qui verra naître un nouveau souverain.

Avec Dave Noël


Les règnes les plus longs sur le Canada

  1. Louis XIV (1643-1715) 72 ans
  2. Élisabeth II (1952-2022) 70 ans
  3. Victoria (1837-1901) 63 ans
  4. George III (1760-1820) 59 ans
  5. Louis XV (1715-1760) 45 ans
  6. Louis XIII (1610-1643) 33 ans
  7. George V (1910-1936) 25 ans
  8. George VI (1936-1952) 15 ans
  9. George IV (1820-1830) 10 ans
  10. Édouard VII (1901-1910) 9 ans


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