Violence sexuelle: que se passe-t-il à London, en Ontario?

Assise sur la terrasse d’un café, AnnaLise Trudell, intervenante en prévention de la violence de genre de l’organisme Anova, peine à expliquer ce qui se passe dans sa ville.
Photo: Geoff Robins Assise sur la terrasse d’un café, AnnaLise Trudell, intervenante en prévention de la violence de genre de l’organisme Anova, peine à expliquer ce qui se passe dans sa ville.

De plus en plus d’agressions sexuelles sont dénoncées à London, à deux heures de route à l’ouest de Toronto. Deux fois plus d’habitants de cette ville universitaire ontarienne, qui vibre au rythme du hockey, disent avoir été victimes de voies de fait ou d’agressions sexuelles qu’ailleurs au Canada. Et au cours des 14 derniers mois, trois méfaits de nature sexuelle impliquant ses résidents ont trouvé un écho national, mettant un visage sur ces statistiques.

Assise sur la terrasse d’un café, AnnaLise Trudell, intervenante en prévention de la violence de genre de l’organisme Anova, peine à expliquer ce qui se passe dans sa ville. En juillet 2021, le Canadien de Montréal repêchait Logan Mailloux, un joueur local accusé de crime sexuel en Suède. Puis, en septembre, des étudiantes de l’Université Western disent avoir été droguées. Enfin, en mai 2022, ce qui est maintenant connu comme « l’affaire Hockey Canada » est révélé au grand jour : en 2018, une jeune femme aurait été violée par des joueurs de hockey d’âge junior au centre-ville.

Pourquoi London ? « Il n’y a pas de réponse facile », lance la femme originaire de la ville. Car si ces dossiers ont attiré l’attention nationale avant de tomber légèrement dans l’oubli, ici, ils semblent s’inscrire dans une tendance.

Le nombre d’agressions sexuelles recensées par la police locale augmente d’année en année depuis 2017. Et en 2018 — l’année de l’affaire Hockey Canada —, 11,5 % des Londoniens âgés de 15 ans et plus déclaraient avoir déjà été victimes de voies de fait ou d’agression sexuelle. À Montréal, ce taux était deux fois plus bas.

Des intervenantes comme AnnaLise Trudell s’interrogent sur les racines du problème ; elles redoublent d’efforts et concluent de nouvelles ententes pour mieux protéger les femmes en ville. Si un nombre croissant d’agressions sexuelles sont rapportées, c’est un peu en raison du travail de sensibilisation effectué ces dernières années, disent-elles. Mais si on veut les prévenir, avisent-elles, les avancées qu’ont provoquées les événements des derniers mois doivent se poursuivre.

La bulle Western

 

Le territoire de l’Université Western s’étend sur 455 hectares — un campus sept fois plus grand que celui de l’Université de Montréal — au nord de la ville. Et selon plusieurs résidents de London, dont Cassandra Fisher, qui coordonne les soins offerts aux victimes d’agression sexuelle à l’hôpital St. Joseph’s, l’université forme sa propre ville. Ses étudiants quittent peu le campus, et l’établissement a son propre service policier.

« La bulle est immense », résume devant un café au lait Emily Poirier, une représentante étudiante, dans un établissement affilié à l’université.

La bulle a par contre éclaté en septembre quand des dizaines d’étudiantes ont affirmé avoir été droguées et violées dans une résidence universitaire, ce qui a mené à une visite de la police municipale — non sans appréhension dans le campus, car la perception selon laquelle il s’agit seulement de mésaventures d’étudiants en état d’ébriété n’est pas rare, raconte la représentante étudiante.

Le 17 septembre 2021, près de 10 000 étudiants et habitants de London ont manifesté ensemble contre la violence sexuelle à l’Université Western. « C’est décourageant que ça ait pris un tel événement pour unir la communauté », déplore Jennifer Dunn, la directrice du Centre pour femmes victimes d’agressions. Les deux univers de London n’ont alors fait qu’un, accélérant la signature d’accords formels entre des organismes locaux et l’établissement postsecondaire.

Photo: Geoff Robins Le territoire de l’Université Western s’étend sur 455 hectares — un campus sept fois plus grand que celui de l’Université de Montréal — au nord de la ville. Et selon plusieurs résidents de London, dont Cassandra Fisher, qui coordonne les soins offerts aux victimes d’agression sexuelle à l’hôpital St. Joseph’s, l’université forme sa propre ville. Ses étudiants quittent peu le campus, et l’établissement a son propre service policier.

En décembre, l’Hôpital St. Joseph’s a signé une entente avec l’Université pour permettre à des infirmières de rencontrer des victimes de violence sexuelle dans ses résidences étudiantes. L’organisme Anova a pour sa part créé une formation obligatoire sur la violence sexuelle qui sera donnée aux étudiants de première année vivant en résidences.

« Il y a deux ans, j’aurais été plus critique à l’endroit de Western », explique AnnaLise Trudell. Depuis les événements de septembre dernier, par contre, l’Université a investi de l’argent et mis sur pied un plan d’action « à une échelle jamais vue auparavant », poursuit-elle. Mais on ne peut pas s’arrêter là, prévient l’intervenante. « On sait, grâce à des décennies d’études sur le sujet, qu’une formation unique ne peut pas, à elle seule, provoquer des changements culturels et comportementaux importants. On a besoin de rappels constants. »

Le recteur de l’Université Western, Alan Shepard, qui a occupé ce poste auparavant à l’Université Concordia, a refusé d’accorder une entrevue au Devoir sur la question. Par voie de communiqué, la vice-rectrice Florentine Strzelczyk a affirmé que l’établissement a « un rôle important à jouer dans le développement de citoyens responsables ». « La lutte contre la violence sexuelle nécessitera un effort collectif », estime-t-elle.

Une ville folle de hockey

 

AnnaLise Trudell espère aussi qu’un changement s’opère dans la culture du hockey — une tâche complexe à London, où ce sport est roi.

Au même titre que l’Université Western, le hockey a un statut particulier dans la ville. L’équipe junior locale, les Knights, est « vénérée », raconte Mme Trudell. Elle attire en moyenne 8360 spectateurs par match depuis trois saisons, soit 40 % de plus que la deuxième équipe de la Ligue de hockey de l’Ontario (LHO) dans ce palmarès.

En juillet 2021, l’un de ses joueurs, Logan Mailloux, a été repêché par le Canadien de Montréal même s’il avait commis un crime sexuel en Suède, où il avait partagé une photo intime d’une femme sans son consentement. Le 2 septembre, deux semaines avant la manifestation monstre à l’Université Western, le joueur des Knights avait été suspendu indéfiniment par la LHO ; il a été réintégré en décembre dernier.

Mais cinq mois après le retour de Logan Mailloux, une nouvelle histoire est venue éclabousser le milieu local du hockey. En mai dernier, le réseau TSN révélait qu’une jeune femme aurait été violée par des joueurs de hockey d’âge junior dans un hôtel du centre-ville de London à l’été 2018. L’agression est survenue à la suite d’une activité de financement coprésidée par deux anciens membres des Knights célébrant entre autres la victoire de l’équipe canadienne de hockey junior. Les organisateurs cherchaient à impressionner Hockey Canada afin d’être choisis comme hôtes du championnat.

Vecteurs de changement

 

Les choses semblent toutefois changer depuis la prise de conscience de septembre 2021, et les intervenants communautaires de London ont bon espoir que l’Université Western change durablement ses façons de faire. « Je veux vraiment que l’Université devienne plus perméable [à l’aide extérieure] et qu’elle profite des 40 années d’expérience dans la prévention qui se trouvent dans la communauté », explique AnnaLise Trudell.

L’intervenante espère aussi que les Knights accentuent leurs efforts de sensibilisation aux violences sexuelles auprès de ses hockeyeurs. Une heure ou deux de formation par année, ce n’est pas suffisant, dit-elle.

L’une des périodes les plus intenses de l’année commence d’ailleurs ces jours-ci à London : des milliers d’étudiants sont de retour en ville. Ceux de première année devront suivre une formation obligatoire sur la violence sexuelle, et l’Université entamera un essai clinique pour évaluer l’efficacité du programme. L’intervenante Cassandra Fisher, pour sa part, a hâte de voir quels effets ces mesures auront : « Ça va prendre du temps, mais on espère voir un changement », dit-elle.

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