Un quatuor de femmes face à Poutine

La ministre canadienne des Affaires étrangères Mélanie Joly et son homologue allemand, Annalena Baerbock.
Photo: Alexis Aubin Agence France-Presse La ministre canadienne des Affaires étrangères Mélanie Joly et son homologue allemand, Annalena Baerbock.

Elles sont quatre, responsables de la diplomatie des plus grandes économies de la planète. Et depuis six mois, elles font front commun pour tenir tête à Vladimir Poutine. Ce quatuor de femmes ministres des Affaires étrangères s’est ligué non seulement pour sévir contre le régime russe et s’assurer que la communauté internationale n’oublie pas de protéger les femmes dans le conflit en Ukraine, mais aussi pour épauler les dirigeantes d’autres pays aux prises avec les conséquences de cette guerre. Une offensive féminine sur tous les fronts. « Il faut se soutenir, entre collègues féminines », souligne en entrevue la diplomate en chef du Canada, Mélanie Joly.

Pour la première fois, la majorité des ministres des Affaires étrangères des pays du G7 sont des femmes. Trois d’entre elles sont dans la quarantaine. Mélanie Joly est âgée de 43 ans, la Britannique Elizabeth Truss, de 47 ans, et l’Allemande Annalena Baerbock, la cadette du groupe, de 41 ans. Catherine Colonna, nommée aux Affaires étrangères de la France en mai dernier, a 66 ans.

Homologues malmenées

 

Le contraste est frappant, face à un Vladimir Poutine de 69 ans qui se façonne depuis plus de 20 ans l’image d’un dirigeant machiste, à coups de clichés de lui torse nu sur un cheval ou maniant la carabine. Vingt-neuf des 32 membres de son cabinet sont des hommes.

Son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov — 72 ans, en poste depuis 2004 —, ne s’est pas gêné pour malmener publiquement ses nouvelles homologues. Il a piégé Elizabeth Truss lors de leur première rencontre, l’hiver dernier, en discutant des limites territoriales de la Russie et de l’Ukraine. L’échange, privé, a aussitôt été transmis aux médias russes afin d’embarrasser la nouvelle ministre. Cet été, M. Lavrov a choisi de quitter la rencontre des ministres des Affaires étrangères du G20 en plein milieu de la réplique que lui servait Annalena Baerbock.

Copinerie à l’ombre du conflit

« Sergueï Lavrov nous teste toujours psychologiquement », rapporte Mélanie Joly. « Il a toujours utilisé tantôt le charme, tantôt la menace pour déstabiliser ses homologues. Mais nous aussi, on a une puissante force déstabilisatrice face à lui. Parce qu’on est capables de travailler au sein d’une solidarité féminine et de s’échanger des conseils, des façons de faire et de se soutenir. »

Le lien d’amitié entre Mélanie Joly, Liz Truss et Annalena Baerbock a été instantané, se remémore la première. Dès décembre 2021, alors que la Russie commençait à masser ses troupes à la frontière ukrainienne, les trois ministres nouvellement nommées se sont rencontrées à la réunion des ministres des Affaires étrangères du G7, à Liverpool. Le courant est passé. Ont suivi près d’une dizaine d’autres rencontres du G7, quatre de l’OTAN, une du G20. Les cafés étaient donc fréquents. Les appels et les textos sécurisés le sont aussi.

Et ce, bien que les trois femmes aient des divergences d’opinions et d’appartenance politiques. « Sur la question de l’Ukraine, on est devenues très vite alliées, parce qu’on avait somme toute la même lecture de la situation. On était unies face à une injustice qui était évidente et qui nécessitait une action très forte. »

Catherine Colonna s’est jointe à elles il y a trois mois. « Au départ, c’était plus un trio. Je suis contente qu’on ait ajouté une femme de plus », lance Mélanie Joly.

S’entraider entre alliées

Au fil des appels téléphoniques et des rencontres, les ministres se sont coordonnées pour imposer des sanctions à la Russie et envoyer de l’aide militaire à l’Ukraine. Liz Truss et Mélanie Joly ont également signé une lettre ouverte publiée dans leurs médias nationaux pour condamner les violences sexuelles commises contre les Ukrainiennes à Boutcha et à Irpin en plus d’exiger que les responsables soient traduits en justice. Les ministres ont aidé leur homologue suédoise, Ann Linde, à négocier avec la Turquie afin que le pays accepte l’adhésion de la Suède à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

Dans la gestion des conséquences géopolitiques de la guerre, on a voulu faire en sorte que les femmes ne soient pas perçues juste comme des victimes, mais aussi comme étant au coeur des solutions

Annalena Baerbock a convoqué un sommet d’alliés européens pour soutenir la présidente de la Moldavie, Maia Sandu, aux prises avec l’arrivée massive de réfugiés. Mélanie Joly a aidé son homologue indonésienne, Retno Marsudi, qui préside le G20 cette année, à gérer la présence de la Russie aux rencontres.

« Dans la gestion des conséquences géopolitiques de la guerre, on a voulu faire en sorte que les femmes ne soient pas perçues juste comme des victimes, mais aussi comme étant au coeur des solutions », soutient la ministre Joly.

L’entraide féminine au-delà de la collaboration au sein du G7 n’était pas fortuite. « Parce que la misogynie, elle existe. Parce que ce ne sont pas tous les pays qui sont au même niveau quant à la reconnaissance de l’égalité des sexes. »

Après six mois de conflit, Jocelyn Coulon, expert en politique internationale à l’Université de Montréal et ex-conseiller du prédécesseur de Mme Joly, observait dans Le Devoir que le front commun international commençait à s’effriter.

« Bien que certains pays soient parfois plus neutres ou plus timides à condamner l’invasion, il n’y a aucun pays du G20 qui soutenait la Russie [lors de la rencontre des ministres en juillet] », rétorque la ministre.

Mme Joly demeure en outre optimiste, même si son quatuor s’apprête à perdre une joueuse, puisque les sondages prédisent que la Britannique Liz Truss sera élue nouvelle cheffe du Parti conservateur et première ministre du Royaume-Uni lundi. « Une femme de plus dans les sphères de pouvoir, c’est toujours une bonne nouvelle pour la cause des femmes », a-t-elle indiqué, sans pour autant vouloir supposer le résultat du vote des Anglais.

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