Aucun intérieur historique n’est protégé par les municipalités

Construite en 1840, la maison Goode a été mise en vente en 2020 pour un peu plus de deux millions de dollars.
Adil Boukind Le Devoir Construite en 1840, la maison Goode a été mise en vente en 2020 pour un peu plus de deux millions de dollars.

Même si la loi permet aux villes de le faire depuis plus de 10 ans, aucun intérieur de maison n’a été protégé par les différentes administrations municipales québécoises. C’est en 2011, à la suite d’un premier changement apporté à la Loi sur le patrimoine culturel, qu’elles ont acquis ce droit de protéger des intérieurs exceptionnels. Pourtant, l’application de cette disposition légale est restée lettre morte.

« Dans les années 1980, des municipalités réclamaient ce pouvoir », explique Dinu Bumbaru, d’Héritage Montréal. « Mais à quoi aura-t-il servi, au bout du compte ? Aucune municipalité n’en a fait usage. Une seule exception : Westmount. »

Après des recherches, l’Union des municipalités du Québec (UMQ) a confirmé au Devoir qu’à sa connaissance, aucune autre entité municipale n’en avait fait usage.

En 2020, à la suite d’un long et patient processus d’évaluation, la Ville de Westmount protégeait l’intérieur de la maison Goode, ainsi que ses jardins. En vertu de la loi québécoise, le conseil municipal avait décidé que la propriété jouissait désormais d’un statut de bien patrimonial exceptionnel. La nouvelle avait été rapportée dans les médias, et Westmount en avait fait grand état.

La maison Goode ? Il s’agit d’un petit bâtiment de pierre de style néogrec, d’un type assez rare au Québec. Cette demeure, construite en 1840, à l’heure de l’union forcée du Bas- et du Haut-Canada, a échappé par miracle aux écueils de la modernisation.

Le bâtiment est à l’époque situé dans un secteur de l’île de Montréal où se concentre le pouvoir colonial. Elle fait partie des quatre chalets de la Terrasse Metcalfe, loués au gouvernement britannique et utilisés par les gouverneurs généraux lord Metcalfe et lord Elgin. La résidence du gouverneur général du Canada, Charles Metcalfe, né à Calcutta, tour à tour gouverneur des Indes, de la Jamaïque et de la province du Bas-Canada, se trouvait pas très loin.

La maison Goode a été mise en vente en 2020 pour un peu plus de deux millions de dollars. À ce jour, l’intérieur de la demeure conservait ses boiseries d’origine, de même que ses gypseries et plusieurs autres éléments décoratifs qui datent de la construction.

Faire marche arrière

 

La Ville vient d’accorder, à peine deux ans plus tard, un permis de démolition. Elle autorise des modifications substantielles à la maison. « À quoi cette citation a-t-elle servi, en fait ? » se demande Dinu Bumbaru. Deux ans après avoir en principe protégé la maison Goode, Westmount a ainsi fait marche arrière. « On a délivré un permis de démolition pour son intérieur », indique à regret M. Bumbaru.

Comment la Ville explique-t-elle cette situation ? On renvoie tout bonnement Le Devoir à l’étude des documents publics.

Le 20 juin, il a été résolu par le conseil municipal de permettre la transformation du bâtiment protégé même si « les modifications aux traits distinctifs, et les ajouts qui affectent ces traits distinctifs, ne sont généralement pas acceptables ».

Ainsi, la construction d’un ajout contemporain de deux étages à l’arrière du bâtiment est autorisée. Des ouvertures sont modifiées. Le vestibule de la maison est refait. La construction d’un escalier neuf est prévue, avec des marches plus longues et un garde-corps plus haut, afin de « répondre aux exigences du code de construction en vigueur ».

De plus, les moulures de plâtre et les boiseries, les portes intérieures et les volets, les foyers et cheminées, les planchers de bois tendre et les cache-radiateurs en fonte seront touchés. Et un nouveau garage sera construit. L’intention initiale n’était-elle pas de préserver une rare trace de l’architecture qui prévalait en 1840 ?

Afin que tout cela puisse être réalisé, la Ville de Westmount a bel et bien accordé un permis de démolition en juin dernier, même si le bâtiment est classé au plus haut niveau d’intérêt pour sa valeur historique et patrimoniale. Les citations des municipalités protègent-elles vraiment le patrimoine dans la durée ?

Des images de la nouvelle construction ont été publiées dans le magazine local WestmountMag. Selon David Nercessian, qui y écrit, le projet « détruit l’intégrité historique » de la demeure. « Une porte et deux fenêtres doivent être sensiblement agrandies, ce qui implique de tailler la maçonnerie extérieure. Une nouvelle entrée de sous-sol doit également être découpée sur le côté. » L’ajout substantiel à l’arrière est assimilé, sous sa plume, à une grande niche à la Snoopy, le personnage de Charles Schulz.

Unique au Québec

 

La protection que Westmount avait accordée il y a deux ans à ce bâtiment était unique au Québec, réitère Dinu Bumbaru. La protection, il faut le souligner, avait été accordée « pour un cas assez remarquable », indique-t-il. « Ils [les responsables de la Ville] avaient bien fait ça. Avec des consultations, des études et tout. »

Alors comment cette citation municipale exceptionnelle peut-elle faire l’objet, deux ans plus tard, d’un permis « pour sa démolition » ? se demande le  gardien du patrimoine urbain. « Qu’est-ce qu’on fait avec ce genre de classement ? Quelle portée a-t-il vraiment ? C’est un sujet très actuel. »

En 2018, la Ville de Westmount a remporté un prix parrainé par le prince Charles, le prix Prince de Galles, pour son « leadership municipal en matière de patrimoine ». Elle affirme depuis continuer « de protéger des lieux d’exception pour les générations futures ».

Pourquoi avait-elle été la seule municipalité jusqu’ici à utiliser la Loi sur le patrimoine culturel pour protéger un intérieur exceptionnel ? Plusieurs explications sont possibles, soutient Patrick Lemieux, le porte-parole de l’UMQ. « Peut-être que, pour les villes, c’est l’enveloppe extérieure qui est la plus visible et qui compte aux yeux des citoyens. Peut-être aussi qu’il y a eu un manque d’explications auprès des municipalités sur l’application possible de la Loi. »

Toujours est-il que, depuis une décennie, cette mesure légale reste sans application.

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