Machines à tuer

Photo: Agence Reuters

Un soldat accepte-t-il jamais vraiment de tuer? Les justifications morales et démocratiques évoquées par le président George W. Bush pour mener sa guerre en Irak mettent-elles le couvercle sur les réticences d'un être humain à en tuer un autre? Ou devient-il plus facile de tuer dans une société où le meurtre est banalisé et «virtualisé» par la télé et le DVD?

Autant de questions que se pose le psychologue militaire américain et lieutenant colonel David Grossman, auteur de On Killing - The Psychological Cost of Learning to Kill in War and Society et idéateur de recherches sociales dans un domaine qu'il a baptisé la killology, l'étude des répercussions tous azimuts résultant de l'acte de tuer.

Les chercheurs savent que pendant la Deuxième Guerre mondiale, de 15 à 20 % seulement des soldats envoyés sur les fronts de l'Europe et du Pacifique tiraient sur l'ennemi lorsqu'on tirait sur eux. Liée à des convictions morales ou religieuses, cette profonde résistance à tuer un autre être humain, qu'on avait aussi constatée pendant la guerre civile américaine, stupéfia la direction militaire. Aussi, pour surmonter le «tu ne tueras point», l'armée américaine rénova ses programmes d'entraînement à travers un conditionnement psychologique consistant pour l'essentiel à déshumaniser l'ennemi afin de développer le réflexe d'ouvrir le feu. Un immense succès a récompensé l'application de ces nouvelles techniques et rapproché le soldat de la machine à tuer, soutient M. Grossman dans ses recherches: le nombre de soldats utilisant leurs armes plus machinalement passa à 55 % pendant la guerre de Corée et à plus de 95 % lors de celle au Vietnam.

Peu d'attention, dit-il en revanche, est accordée aux militaires qui rentrent à la maison bouleversés par les horreurs de la guerre ou avec l'intense douleur d'avoir agi en contravention du bien, souffrant de ce qu'on appelle le syndrome de stress post-traumatique. Un syndrome qui, pour certains spécialistes, n'est rien de moins qu'une fiction — le produit d'une société obsédée par la pathologie et l'étiquetage psychologique. Une dépression vraie comme du shrapnel, affirment d'autres — ainsi qu'en témoigne l'expérience personnelle du général canadien Roméo Dallaire lorsqu'il est rentré du Rwanda en 1994 pendant que se déroulait le génocide des Tutsis.

Reste que, selon le New England Journal of Medicine, 16 % des vétérans de la guerre d'Irak, acteurs de violents combats urbains, souffrent de ce trouble qui affecte toujours, plus de 30 ans après les faits, le tiers des vétérans du Vietnam. M. Grossman n'est pas un pacifiste, encore qu'il soit préoccupé par l'accroissement de la violence dans les sociétés occidentales: il enseigne à des militaires, des policiers et des thérapeutes dans le domaine de la compréhension de l'agression humaine. Ses services ont été retenus quand s'est produit en avril 1995 l'attentat au camion piégé d'Oklahoma City, qui a fait 168 morts. Il ne nie pas qu'une guerre puisse être nécessaire et que tuer puisse être justifié. Il recommande à ses élèves-soldats de s'en tenir strictement aux règles du combat qu'on leur inculque à l'école militaire et leur apprend à faire la différence morale et judéo-chrétienne entre tuer et assassiner.

Mais il déplore que les soldats ne soient pas — comme ce fut son cas — mieux préparés aux réalités du combat. Et il regrette qu'à leur retour, ils ne soient pas mieux encadrés par un appareil militaire qui ostracise assez systématiquement ceux qui demandent de l'aide et qu'ils ne soient pas mieux accueillis par une société américaine qui banalise la mort et la guerre, sans se priver par ailleurs d'en faire mousser l'imagerie. D'où le fossé qui se creuse face à un monde civil déconnecté de la véritable nature de l'affrontement militaire. Du reste, M. Grossman, aussi l'auteur de Stop Teaching Our Kids to Kill - A Call Against TV, Movie & Video Game Violence, est convaincu que la violence médiatique engendre la véritable violence.

Sur le site Internet de son Killology Research Group, il note d'ailleurs que les jeux vidéo calquent fidèlement les méthodes utilisées par l'armée pour instiller dans leurs rangs une augmentation du «kill rate», le taux de cibles humaines atteintes.

Bientôt des robots-soldats?

La tendance ne semble pas vouloir se renverser. Aux soldats traumatisés par ce qu'ils ont vu et fait en Irak et en Afghanistan, le gouvernement américain offrira dorénavant de la drogue, rapportait cette semaine le journal londonien The Guardian après que la U.S. Food and Drug Administration eut autorisé à titre expérimental la distribution d'ecstasy.

Les préoccupations psycho-sociologiques continueront en outre d'être largement balayées sous le tapis au vu des gigantesques moyens que veut investir le Pentagone dans la création de... robots-soldats humanoïdes et intelligents. L'idée paraît tout droit sortir d'un film de science-fiction hollywoodien, ce qui n'empêche pas, bien au contraire, l'industrie militaire américaine et le Pentagone, qui y rêve depuis 30 ans, de plancher activement sur le projet. Les horreurs de la guerre sont déjà mises à distance par l'usage de la stratégie du bombardement aérien massif et les constants progrès technologiques réalisés par l'industrie de l'armement. La nanotechnologie et la robotique cherchent maintenant à mettre les pieds sur le terrain.

Un robot-soldat qui pense et agit comme un fantassin en chair et en os? Le Pentagone prédit maintenant que les robots, capables de traquer et de tuer l'ennemi, formeront une partie importante de la force militaire américaine d'ici une dizaine d'années. The New York Times, sous la plume de Tim Weiner, y consacrait un long reportage cette semaine, faisant état de l'attribution d'un budget de 127 milliards $US à un projet baptisé Future Combat Systems. Ceci représente le plus gros contrat militaire de l'histoire des États-Unis.

Au départ, ils auront la forme de petits camions et seront téléguidés. La technologie se développant, ils pourront prendre des formes diverses, y compris humaines, encore que certains ne prévoient pas que cela soit possible avant 20 ou 30 ans. Devenant de plus en plus «intelligents», ils deviendront aussi de plus en plus autonomes. Dans l'esprit des militaires, ces robots sauront un jour faire la différence entre l'ami et l'ennemi, le combattant et le civil innocent. Ce qui en inquiète plus d'un: et si cette nouvelle technologie devenait si puissante et si perfectionnée qu'elle finissait par échapper au contrôle humain et par donner lieu à des abus et à des bavures d'une nature nouvelle?

Des centaines d'appareils robotisés sont déjà utilisés en Irak pour débusquer les bombes le long des routes, par exemple. Mais ils n'ont pas de fonctions létales. D'ici avril, une première version armée du robot chercheur de bombes sera utilisée à Bagdad, capable de tirer des milliers de balles à la minute. La demande pour ce robot croît en Irak parmi les soldats américains aux prises avec la guérilla menée par les insurgés. L'ère du robot-soldat n'est encore que naissante mais, déjà, d'importants progrès robotiques auraient été accomplis au chapitre capital de la perception, ce qui rend envisageable que les chauffeurs de véhicules militaires soient bientôt remplacés par des robots.

L'objectif du projet, disent les responsables militaires, consiste à réduire à néant le nombre des victimes de l'armée de terre américaine. Mais les considérations financières pourraient, en fait, peser aussi lourd dans la balance que les raisons d'ordre moral et humanitaire. Car la caisse de retraite de l'armée américaine est actuellement déficitaire de plusieurs centaines de milliards $US. Toute sa vie durant, un soldat coûte environ quatre millions; un robot-soldat n'en coûterait que le dixième — et son intelligence serait sans mauvaise conscience. Ainsi que l'affirmait au NYT Gordon Johnson, fonctionnaire au Pentagone: «Ils n'ont pas faim. Ils n'ont pas peur. Ils n'oublient pas les ordres, et la mort du gars d'à côté les laisse indifférents.»

Avec The Christian Science Monitor