Pour que le travail ait un sens

André Lavoie
Collaboration spéciale
« Devant le télétravail qui provoque de l’isolement et n’opère plus du tout de coupure entre notre emploi et notre vie personnelle », la CSD appelle à la prudence.
Olivier Douliery Agence France-Presse « Devant le télétravail qui provoque de l’isolement et n’opère plus du tout de coupure entre notre emploi et notre vie personnelle », la CSD appelle à la prudence.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Parmi les effets insoupçonnés de la pandémie, et qui en ont pris plusieurs de court, on compte ceux qui ont profondément bouleversé le monde du travail. Qui aurait cru que la maison se transformerait tout à coup en bureau, que les collègues seraient éparpillés un peu partout et que les salles de réunion auraient le plus souvent une forme virtuelle ?

Certains prédisaient, voire espéraient, ces changements, mais pour la vaste majorité des gens, la chose apparaissait impossible avant mars 2020. « Dans certains milieux, ce fut une accélération, souligne Luc Vachon, président de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD) depuis 2017. Des transformations qui auraient pu prendre une dizaine d’années ont eu lieu en moins de deux ans. »

S’il faut prendre acte de ces bouleversements, le danger serait aussi de tous les accepter sans les analyser, et sans reconnaître leurs répercussions sur le plan humain. Car elles sont nombreuses, et Luc Vachon appelle à la prudence « devant le télétravail qui provoque de l’isolement et n’opère plus du tout de coupure entre notre emploi et notre vie personnelle ». Et il s’inquiète aussi des bouleversements qui s’opèrent déjà sur le plan des conditions de travail.

Comme la créativité se déploie dans tous les domaines, elle risque aussi de se faire sentir dans celui-là. « Certains vont réussir à trouver des failles dans la réglementation, ce qui va créer de la précarisation, s’inquiète-t-il. Nous risquons d’assister à une augmentation des statuts d’emploi, et de ce que l’on pourrait appeler les faux travailleurs autonomes. » Le phénomène est d’ailleurs très présent dans l’économie de partage, secteur reconnu pour ne pas toujours partager ses profits de manière équitable. « Il y a de nombreuses protections liées au statut de salarié qui sont perdues, édulcorées, avec ces transformations », constate Luc Vachon.

Le travail de l’avenir et l’avenir du travail

Que sera le marché de l’emploi dans 5 ans ou 10 ans ? Là encore, la présente pandémie demeure une excellente leçon sur l’humilité à cultiver devant les prédictions. Mais certaines tendances se dégagent déjà, et la CSD tient mordicus à participer à la réflexion, pour mieux passer à l’action.

« Plusieurs théories se discutent, selon Luc Vachon, comme celle voulant que les changements ne seront pas si importants. D’autres affirment que, parmi les emplois de 2030, près de 50 % d’entre eux n’existent pas encore. Cela risque d’être à géométrie variable, mais il y a tout de même une limite à ce que les nouvelles technologies peuvent accomplir, dans le secteur agroalimentaire par exemple. »

Et si ces technologies facilitent jusqu’à un certain point la vie des entreprises, encore faut-il que tout le monde puisse prendre le train en marche. « Il y a toujours un peu plus de 40 % des travailleurs qui éprouvent des difficultés en littératie et en numératie, déplore le syndicaliste. Devant ces transformations importantes, il faut utiliser tous les moyens pour les aider à reprendre un parcours d’apprentissage, à développer leurs compétences. On ne peut pas accepter qu’une frange de la population active soit davantage marginalisée, fragilisée. » Dans ce contexte, le milieu du travail devient ainsi un véritable facteur d’exclusion.

Sans compter que ces mêmes technologies, qui évoluent à très grande vitesse, entraînent aussi leur lot de stress, et de surmenage. « Nous avons l’impression que celles-ci ont allégé les tâches, souligne Luc Vachon. Or, elles sont soit aussi importantes, soit plus importantes. Pas étonnant que l’on assiste à une montée fulgurante de différents risques psychosociaux. Heureusement, ils viennent d’être inclus dans la Loi modernisant le régime de santé et de sécurité du travail [sanctionnée en 2021]. »

Si les prédictions sont souvent hasardeuses, si l’avenir s’avère parfois inquiétant, Luc Vachon est d’avis qu’il faut réfléchir maintenant à nos priorités en tant que société. « La consommation effrénée, le PIB qui ne calcule ni les coûts environnementaux ni la répartition de la richesse, ça doit faire partie de nos grandes réflexions dans les prochaines années. Sans compter qu’il faut aussi revoir la place du travail dans nos vies, et l’envisager comme un outil de valorisation, de socialisation, de développement personnel, et non comme ce lieu de tous les malaises, alors qu’ils sont en forte croissance. Si le travail n’était pas aussi important dans la vie des gens, ça ne les affecterait pas autant. »

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