Accoucher... à 100 km de chez soi

Myriam Diotte avec sa fille, Charlie
Photo: Francis Vachon Le Devoir Myriam Diotte avec sa fille, Charlie

En pleines contractions, une résidente de Matane, dans le Bas-Saint-Laurent, raconte avoir dû parcourir près de 100 kilomètres pour accoucher à Rimouski, en raison d’une rupture du service en obstétrique de sa ville. Les partis en campagne électorale proposent de tout faire pour corriger la situation.

« Demain, être à Matane et tomber enceinte, je me ferais avorter », lâche Myriam Diotte, les larmes aux yeux. Près d’un an après avoir donné naissance à sa fille, la femme de 34 ans est catégorique : elle ne veut « plus jamais avoir à vivre » le stress d’ignorer où elle accouchera.

En 2021, le service d’obstétrique de Matane a été interrompu 10 fois, selon le CISSS du Bas-Saint-Laurent. En date du 24 août 2022, on compte six ruptures de service depuis le début de cette année, qui ont forcé les femmes à accoucher ailleurs qu’à Matane.

Le manque de personnel infirmier spécialisé en obstétrique est en cause, explique Gilles Turmel, porte-parole du CISSS du Bas-Saint-Laurent. Le manque de services survient depuis quelques années à Matane, « où les problèmes de main-d’oeuvre sont plus grands que dans nos autres établissements », ajoute-t-il.

Myriam Diotte a été victime de ce manque de personnel. Le 11 octobre 2021, elle s’est mise à avoir des contractions. Quelques jours auparavant, l’hôpital de Matane l’avait informé que le service d’obstétrique devait fermer à nouveau.

On lui aurait alors dit qu’elle ne serait « pas laissée dans la bouette » et qu’on s’occuperait d’elle si ses contractions débutaient, affirme-t-elle, en serrant sa fille dans ses bras.

Or, le 11 octobre au soir, le personnel de l’hôpital de Matane était catégorique : elle devait se rendre à Rimouski. « Ils m’ont dit : [Ton col utérin] est juste dilaté à 2 cm, raconte-t-elle. Tu as de vraies contractions, ton travail est commencé, mais on ne te garde pas. »

« Je braillais comme une espèce de dégénérée, se remémore Mme Diotte, alors que Charlie pousse un bref sanglot.

Faute d’option, la jeune femme raconte avoir dû prendre le volant elle-même pour se rendre à l’hôpital de Rimouski. Elle y a été admise à minuit. Près de 10 heures plus tard, elle donnait naissance à sa fille.

« Elle est en bonne santé, et je l’adore », dit Myriam Diotte, en ajoutant que les infirmières et les médecins sur place ont été « des anges ». « Mais tout le stress pour arriver là, c’est dégueulasse », lâche-t-elle, en appuyant sur le mot.

Éviter de peu la rupture de services

 

Rencontrée au centre-ville de Matane, Cindy Lefrançois raconte avoir échappé de peu à une rupture du service d’obstétrique. Le 10 août 2021, en après-midi, la jeune femme de 27 ans s’est mise à avoir des contractions. Elle s’est alors rendue à l’hôpital de Matane, où elle a été admise. « J’ai accouché à minuit et 42 minutes et à minuit ils tombaient en rupture », relate-t-elle.

Cindy Lefrançois reconnaît avoir eu de la chance. La Matanaise « priait bien fort » pour accoucher avant une rupture de services, lance-t-elle en riant. Même si Rimouski est un « bon hôpital ». « C’est aussi de dire, crime, est-ce qu’on va se rendre ? Le travail peut se faire vite. »

Le CISSS du Bas-Saint-Laurent se veut rassurant : à Matane, une infirmière en obstétrique et un médecin sont toujours de garde à l’hôpital, précise le porte-parole Gilles Turmel. « En cas d’urgence et d’impossibilité de transfert, l’accouchement pourrait se faire à Matane avec le support d’un autre médecin ou d’un chirurgien. »

M. Turmel ajoute que les femmes enceintes de 36 semaines et plus sont d’ailleurs averties dès qu’une rupture survient. « En règle générale, les futures mamans sur le point d’accoucher vont se déplacer elles-mêmes vers Rimouski et Rivière-du-Loup. Elles ne le feront pas à quelques minutes d’accoucher, mais souvent la veille puisque de l’hébergement leur est offert. »

Pouvoir accoucher dans sa ville

 

Pour Myriam Diotte et Cindy Lefrançois, les femmes de Matane doivent pouvoir accoucher dans leur propre ville sans être menacées de devoir se rendre ailleurs. « Déjà qu’en fin de grossesse, on est plus stressées », souligne Mme Lefrançois.

Dans le contexte de la campagne électorale, quand on lui demande s’il y a une écoute de la part des politiciens, Cindy Lefrançois souligne le travail du député péquiste sortant de Matane-Matapédia, Pascal Bérubé. « Il va vraiment parler pour nous. »

Mais le député ne peut pas tout régler seul, selon Mme Lefrançois. « En ce qui concerne les soins hospitaliers, on sait tous que c’est vraiment catastrophique avec les conditions, les surcharges et le manque de personnel. »

De son côté, Myriam Diotte a envoyé un courriel à Pascal Bérubé, alors député péquiste, le jour même de son accouchement, il y a près d’un an, pour décrire ce qu’elle avait vécu.

« J’ai dû conduire ma voiture moi-même en pleine contraction jusqu’à Rimouski […] J’ai trouvé mon expérience extrêmement éprouvante et je me demande ce qu’une maman de plusieurs enfants, ou comme moi, une nouvelle maman qui n’est peut-être pas aussi bien entouréeque moi fera », a-t-elle écrit.

Pour Mme Diotte, ce n’était pas « un avis politique », elle voulait juste éviter à d’autres femmes ce qui lui est arrivé.

Questionné au sujet de ce courriel, le député sortant et candidat péquiste Pascal Bérubé affirme avoir fait de nombreuses interventions dans les médias et à l’Assemblée nationale au sujet des ruptures de services.

« Ce qui s’est passé avec Mme Diotte est regrettable, et je sympathise avec elle, écrit-il. […] Il n’est pas normal d’avoir à se déplacer de son milieu pour accoucher et de vivre le stress qui vient avec. »

Attirer du personnel

 

S’il est réélu, Pascal Bérubé mènera « une grande offensive » pour attirer du personnel infirmier afin d’éviter des ruptures de services en obstétrique, affirme-t-il au Devoir. Il se rendra à Montréal pour « carrément convaincre des gens de quitter leurs régions, notamment la région métropolitaine, pour venir chez nous ».

Il veut miser sur le coût de la vie plus bas à Matane. « Les maisons sont beaucoup moins chères et on gagne du temps en n’ayant pas de bouchons de circulation. »

Les représentants de tous les partis politiques s’indignent en choeur de la situation.

Le candidat caquiste dans Matane-Matapédia, Jean-Sébastien Barriault, souhaite que les futures mères puissent accoucher près de chez elles, mais « dans un environnement sécuritaire ». « De nombreux efforts sont déployés pour attaquer le problème de front en misant sur l’attraction, la rétention et la valorisation du personnel. »

Du côté de Québec solidaire, la candidate Marie-Phare Boucher affirme qu’il est « inacceptable que des femmes aient à vivre ça en 2022 ». Elle souligne que faire autant de route en plein travail d’accouchement « peut être dangereux ».

Monsef Derraji, du Parti libéral du Québec, soutient que si sa formation politique est portée au pouvoir, elle « fera tout » pour éviter de nouvelles ruptures de services. « Nous mettrons notamment fin au temps supplémentaire obligatoire pour les infirmières », explique-t-il. Les libéraux s’engagent à tripler le nombre d’Infirmières praticiennes spécialisées.

Au Parti conservateur du Québec, l’attaché de presse du chef Éric Duhaime, Cédric Lapointe, estime qu’il est « désolant d’entendre que certaines femmes sont forcées de se déplacer sur de longues distances pour recourir à des services de base ». Le parti s’engage « à augmenter l’offre de service en matière de santé, notamment en mettant fin au monopole public et en permettant la pratique mixte privée-publique ».

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