Miser sur la littératie pour une meilleure santé mentale

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
Beaucoup de chemin reste à faire pour que la société prenne conscience de la relation étroite entre la santé mentale et la littératie.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Beaucoup de chemin reste à faire pour que la société prenne conscience de la relation étroite entre la santé mentale et la littératie.

Ce texte fait partie du cahier spécial Alphabétisation

La moitié des Québécois n’ont pas un niveau de littératie suffisant pour fonctionner de façon autonome dans nos sociétés de l’information. Et cela les rend plus vulnérables lorsque vient le temps de gérer des problèmes de santé mentale, surtout au temps de la pandémie.

« Ici au Canada, on vit dans une société tellement compétitive. Si, avec ton niveau de littératie, tu ne peux pas avoir un bon emploi, tu n’es pas capable de payer tes besoins de base, tu peux avoir des problèmes de santé qui vont t’amener vers des problèmes de santé mentale », calcule Sahar Asefi, coordonnatrice communautaire du Collège Frontière, organisme canadien d’alphabétisation fondé en 1899.

« Surtout pendant la pandémie, on a vu que les gens avec un faible niveau de littératie avaient plus de problèmes de santé mentale, poursuit-elle. Ils ne savaient pas utiliser les plateformes Zoom et Teams. Ils sont restés plus loin des services d’intégration, de francisation et de littératie. »

Si on a beaucoup parlé de santé mentale pendant la pandémie, il reste beaucoup de travail à faire pour que la société prenne conscience de sa relation étroite avec la littératie, selon elle. « La littératie et la santé mentale » constitue d’ailleurs la thématique du forum national qui sera diffusé en ligne le 5 octobre prochain par le Collège Frontière.

Un faible niveau de littératie peut signifier un plus faible accès à l’emploi et aux ressources. « Tous les facteurs sont potentiellement stressants et vont toucher plus profondément les personnes plus faiblement alphabétisées », observe Joëlle Marion, gestionnaire des programmes au Collège Frontière pour le sud du Québec. Les problèmes de santé mentale comme l’anxiété peuvent à leur tour réduire la capacité d’apprentissage, rendant d’autant plus difficile de briser ce cercle vicieux, ajoute-t-elle.

Les nouveaux arrivants sont particulièrement vulnérables à cette problématique. « Surtout les femmes immigrantes, qui sont venues de camps de réfugiés ou de pays de guerre, dont la santé mentale est déjà détruite, précise Sahar Asefi. Dans mon quartier, il y a beaucoup de mamans africaines qui souffrent parce qu’elles ne sont jamais allées à l’école, elles ne peuvent pas écrire dans leur propre langue. » La coordonnatrice communautaire donne l’exemple de la détresse d’une nouvelle arrivante lorsque son mari l’a quittée pendant la pandémie. « Elle était dépendante de son mari pour tout, elle n’avait jamais pris l’autobus, c’était une dame très isolée à la maison, elle avait des attaques d’anxiété, raconte-t-elle. C’est important d’avoir un niveau de littératie de base pour fonctionner dans la société. »

Une problématique répandue

 

La littératie ne signifie pas seulement savoir lire et écrire ; c’est aussi comprendre un langage plus soutenu, des concepts abstraits, ou encore se débrouiller avec la technologie, détaille Mme Marion. Le Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA), une initiative de l’OCDE, a sondé la population québécoise en 2003. Selon les constats de l’étude, environ un adulte sur cinq dans la province est susceptible de se retrouver dans une situation où il éprouvera de grandes ou de très grandes difficultés à lire et à utiliser l’écrit. Un Québécois sur trois est également susceptible de se retrouver dans une situation où sa capacité à lire sera relative à la présence de conditions facilitantes ou d’environnements écrits non complexes.

Cela peut toucher tout le monde, y compris des personnes qui ont perdu des capacités au fil du temps. « La distribution des personnes faiblement alphabétisées est inégale, poursuit Mme Marion. Les régions rurales et certains secteurs des grandes villes sont un peu plus touchés pour toutes sortes de raisons. » Les travailleurs temporaires, les nouveaux arrivants et les membres des Premières Nations sont particulièrement vulnérables.

Des pistes de réflexion

 

Pour améliorer ce bilan, les expertes ciblent plusieurs pistes de solution. « Il y a des enjeux identitaires, culturels, linguistiques, dit Jackie Garcia Navidad, chargée de projets en santé mentale au Carrefour le Moutier, organisme communautaire de première ligne qui se consacre à l’insertion sociale des personnes, concernant les défis entourant la littératie. Il faut qu’on adapte les services. L’information est-elle accessible pour tout le monde ? Il faut cibler les personnes qui n’ont pas accès à l’information. »

Pour réduire les barrières d’accès, les services pourraient également être décloisonnés selon Joëlle Marion, qui plaide pour une inclusion du bien-être dans les services offerts par les organismes communautaires. Elle conseille également à toute personne de continuer de stimuler son intellect. « L’alphabétisation et la littératie, c’est tout au long de la vie, il ne faut pas perdre son esprit curieux pour ne pas perdre ses propres acquis ! dit Mme Marion. Il faut se rappeler que la santé mentale doit être partout, y compris en alphabétisation. En améliorant le niveau d’alphabétisme, on va toucher l’employabilité, la santé, on aide toute une communauté. »

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