Se heurter au mur de l’écrit

André Lavoie
Collaboration spéciale
Pour encore trop de Québécois, la lecture et l’écriture ne sont pas des outils, mais des obstacles.
Illustration: Romain Lasser Pour encore trop de Québécois, la lecture et l’écriture ne sont pas des outils, mais des obstacles.

Ce texte fait partie du cahier spécial Alphabétisation

Au printemps 2020, beaucoup de gens, de tous les milieux et de tous les âges, ont éprouvé un immense sentiment d’incompétence. Car il fallait tout à la fois comprendre les mutations rapides d’un virus, le caractère évolutif des consignes sanitaires, utiliser rapidement de nouveaux outils technologiques, dont la visioconférence, en plus d’aider les enfants dans les méandres de l’école à distance. Alors, imaginez un instant ce que c’était pour celles et ceux qui éprouvent de sérieuses difficultés à lire et à écrire…

« On a beau parler de numérique, d’informatique ou d’Internet, tout cela demeure des lettres sur un écran, indique Daniel Baril, directeur général de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA). Ce que la pandémie a démontré, c’est la nécessité pour les adultes d’être compétents dans une panoplie de domaines ; nous le savions depuis longtemps, mais nous l’avons vécu en concentré. » Sans compter que, si les gens scolarisés se sont sentis bombardés d’informations, voire submergés, au plus fort de la crise, celles et ceux qui se situent au bas de l’échelle de la littératie ont souvent eu le sentiment d’être carrément laissés à eux-mêmes, selon Daniel Baril.

André Huberdeau, président de la Fondation pour l’alphabétisation, a constaté le même désarroi chez une bonne partie de la population. « Nos lignes téléphoniques [Info Alpha et Info Apprendre] n’ont pas arrêté de sonner, se souvient celui qui a évolué longtemps dans le monde des affaires. La pandémie a isolé tout le monde, et bien des gens nous disaient recevoir des documents du gouvernement auxquels ils ne comprenaient rien. Et on doit l’admettre : ce n’est pas évident pour un adulte d’aller dans un centre de services scolaires ou un groupe communautaire et d’avouer son problème. » Un problème qui affecte d’ailleurs non seulement l’autonomie des personnes, mais aussi la démocratie d’une société, de même que son économie.

Indice de grande la vulnérabilité

 

Dans une étude intitulée « Aperçu d’un indice de grande vulnérabilité dans plusieurs villes du Québec », dévoilée par la Fondation pour l’alphabétisation en mai dernier et réalisée par l’économiste Pierre Langlois, l’équation entre les enjeux de littératie et de revenu forme, selon son auteur, « une tempête sociale parfaite ». Peu de compétences en lecture et en écriture freine l’employabilité, la progression salariale, de même que la formation scolaire et professionnelle. Sans surprise, les villes québécoises où on trouve le niveau de littératie le plus faible sont aussi dans le palmarès des plus pauvres.

André Huberdeau a bien du mal à s’expliquer pourquoi de tels constats n’alarment pas davantage les politiciens. Le phénomène est depuis longtemps bien documenté, et surtout chiffré. Selon la World Literacy Foundation, le coût de l’analphabétisme dans un pays développé correspondrait à 2 % de son produit intérieur brut (PIB). En 2016, au Québec, la facture grimpait à 6,87 milliards de dollars, et rien n’indique que le montant sera à la baisse lorsque viendra le bilan de 2022. À l’opposé, selon André Huberdeau, une augmentation de l’alphabétisation dans la population en général aurait un impact pouvant s’élever jusqu’à 4 milliards de dollars par année sur le PIB de la province.

Pour l’instant, d’autres chiffres parlent d’eux-mêmes, et ils inquiètent tout autant Daniel Baril. Car ils sont encore nombreux, parmi les gens âgés de 16 à 65 ans, à se situer au niveau 1 de la littératie : leurs compétences sont si faibles qu’ils ne parviennent pas à lire pour apprendre, comprendre et intervenir dans leur quotidien. « Ils sont souvent sans diplôme d’études secondaires, se désole celui qui est également président du conseil d’administration de l’Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie (UIL). On parle d’environ 800 000 personnes, alors que, dans les services d’alphabétisation aux adultes, on en compte à peine 10 000, et à peu près le même nombre dans les groupes d’alphabétisation populaires. »

Le calcul du nombre de laissés-pour-compte est donc simple, et peu encourageant. « Si l’État abandonnait plus de 700 000 chômeurs à leur sort, ça serait inacceptable, affirme Daniel Baril. On dirait que sa seule préoccupation est de s’occuper des jeunes en éducation, alors que pour les adultes, ce n’est ni normal ni automatique. Bien sûr, les élus en parlent, les acteurs du monde du travail aussi, mais sous l’angle de la performance, nous faisons piètre figure. »

Quant à aborder cette question dans le contexte de la campagne électorale québécoise, André Huberdeau voudrait bien y croire, mais il demeure sceptique. « Je sais qu’il y a un million de problèmes à régler, mais pendant les élections, l’alphabétisation, c’est malheureusement un sujet dont on ne parle pas. Pourtant, c’est un véritable problème, par exemple en santé. »

Ces deux acteurs du milieu ne veulent pas pour autant céder au défaitisme, soulignant par exemple les bons coups du Québec, qui compte « parmi les sociétés les plus scolarisées du monde, ayant fait des progrès spectaculaires en quelques décennies seulement », selon Daniel Baril. Quant à la Fondation pour l’alphabétisation, la progression tout aussi spectaculaire du programme La lecture en cadeau, lancé en 1999, qui permet à des enfants issus de milieux défavorisés de recevoir des livres neufs, témoigne d’une volonté de favoriser l’alphabétisation de toutes les manières, dont celle de distribuer plus de 900 000 ouvrages depuis ses débuts, dont près de 140 000 au cours de la dernière année. « J’ai eu la chance d’en offrir dans des classes, et je ne me lasse pas de voir le regard des enfants qui reçoivent un livre, qui mettent leur nom à l’intérieur ; ça leur appartient, et ils en sont fiers. Il faut le souligner : c’est souvent le tout premier livre neuf qui entre dans leur maison. Ça peut autant déclencher le goût de lire que celui d’aller à la bibliothèque. »

Voilà une initiative parmi d’autres pour qu’à l’âge adulte, ils évitent de se heurter à un mur. Celui de l’écrit. Encore trop de gens le percutent, et c’est toute la société qui en paie le prix.

À voir en vidéo