Une famille en toutes lettres

Le Devoir
André Lavoie
Plus de 450 participants et participantes en démarche d’alphabétisation populaire de partout au Québec se sont rencontrés en 1985, lors de la Grande Rencontre, pour parler de sujets qui les touchent.
Photo: RGPAQ Plus de 450 participants et participantes en démarche d’alphabétisation populaire de partout au Québec se sont rencontrés en 1985, lors de la Grande Rencontre, pour parler de sujets qui les touchent.

Ce texte fait partie du cahier spécial Alphabétisation

À 40 ans, certains se reposent sur leurs lauriers ou regardent vers le passé plutôt que de se projeter dans l’avenir. Le Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ) vient d’atteindre cet âge honorable et, fort de ses 78 organismes membres, l’heure est pour lui toujours à la continuité, à la ténacité et à une bonne dose de débrouillardise.

Les célébrations étaient sur le thème « Une famille… Un mouvement ! », qui décrit bien l’ambiance conviviale et solidaire qui se dégage des activités d’alphabétisation que l’on retrouve aux quatre coins du Québec. Une ambiance ayant cruellement manqué à plusieurs à divers moments au cours des deux dernières années, pandémie oblige. Une période qui a aussi mis en lumière, comme dans tant d’autres secteurs de la société, plusieurs carences technologiques et autres fractures sociales jusque-là bien cachées.

« Les organismes ont été très créatifs pour maintenir les liens avec les adultes qu’ils accompagnent, souligne Caroline Meunier, coordonnatrice du RGPAQ. Mais avant de se préoccuper des apprentissages, il fallait s’assurer de leur santé, de leur sécurité, de même que de leur niveau de compréhension des enjeux de la pandémie. » La chose devenait parfois un véritable défi pour plusieurs personnes ne possédant ni ordinateur ni connexion Internet. Le saut dans le numérique fut effectué très rapidement, parfois coûteux et épuisant pour bon nombre d’organismes.

Caroline Meunier reconnaît que certaines personnes étaient craintives de revenir en personne, mais ce contact avec les formateurs et les autres participants avait manqué à beaucoup d’autres. « Il s’agit pour eux d’une famille et ils en parlent de cette manière. Ça donne une bonne idée de l’importance de ce moment de partage, où tous se sentent en confiance. Car derrière la difficulté de lire et d’écrire, il y a de la gêne, et de la honte. »

Alphabétiser de multiples façons

 

Cet état d’esprit ne facilite pas toujours le recrutement des participants ; un défi constant selon Caroline Meunier. C’est pourquoi les organismes membres du RGPAQ multiplient les initiatives originales pour aller les chercher là où ils sont, leur tendre la main lorsqu’ils éprouvent certains écueils dans leur quotidien. Par exemple, pas moins de huit organismes dans différentes régions du Québec, comme le Bas-du-Fleuve (ABC des Portages), le Témiscamingue (Alpha-Témis) et Montréal (Le Tour de lire), proposent les services d’un écrivain public, une personne offrant du soutien à la compréhension et à la rédaction de formulaires et de lettres.

Au-delà d’une aide ponctuelle ou de l’apprentissage de base en lecture et en écriture, plusieurs organismes se font aussi les porte-voix de toutes ces personnes qui ne peuvent pas s’exprimer dans les médias écrits ou soumettre un mémoire dans une commission parlementaire sur un projet de loi qui les touche directement. Qu’il s’agisse d’ABC Lotbinière, d’Action Dignité Lanaudière, du Groupe Alpha Laval ou d’Atout-Lire de Québec, leur approche est non seulement de donner aux participants les clés de la lecture, mais de revendiquer avec eux de meilleures conditions de vie pour favoriser au maximum leur intégration sociale.

Toutes ces actions témoignent d’un enracinement des organismes dans leur milieu respectif, condition essentielle pour assurer leur développement et aussi pour recruter de futurs participants, qu’ils fréquentent les CLSC ou les centres locaux d’emploi. « Ce travail de conquête est déjà un grand défi, affirme Caroline Meunier. Mais nos meilleurs ambassadeurs demeurent les participants, qui peuvent témoigner de leur propre démarche, de ce que ça change dans leur vie. Car nous leur donnons des compétences et des outils pour les sortir de l’exclusion. »

À l’aube d’une campagne électorale québécoise, le sujet de l’alphabétisation, d’une importance capitale mais passant trop souvent sous le radar, sera-t-il enfin débattu ? Caroline Meunier en doute, mais ne se décourage pas pour autant. « Chaque fois, nous reprenons le bâton du pèlerin. Une campagne électorale constitue une occasion de sensibiliser tous les candidats et d’analyser leurs engagements pour la lutte contre l’analphabétisme. Nous souhaitons un véritable cadre gouvernemental, des objectifs précis et des échéanciers. Le gouvernement de Philippe Couillard avait lancé en grande pompe une politique de réussite éducative avec une promesse de stratégie d’alphabétisation, mais depuis l’arrivée de François Legault au pouvoir, nous l’attendons toujours. Les gouvernements changent, mais les problèmes demeurent… »

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