René Lévesque, journaliste rebelle

René Lévesque en juin 1949, alors qu'il était journaliste à Radio-Canada
Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec René Lévesque en juin 1949, alors qu'il était journaliste à Radio-Canada

Cet été, René Lévesque aurait eu 100 ans. En ce mercredi 24 août, date anniversaire, Le Devoir souligne sur toutes ses plateformes la mémoire du fondateur du Parti québécois, l’un des plus grands premiers ministres de l’histoire du Québec, avec la série 100 ans de René Lévesque.

Impossible de comprendre l’homme d’État que fut René Lévesque sans s’attarder au journaliste qu’il a été auparavant. L’intrépide correspondant de guerre et le pédagogue de talent de Point de mire ont marqué les esprits. Mais on oublie comment, dans les cercles de pouvoir, il dérangeait déjà pour son côté frondeur et son style parfois peu orthodoxe. Le prélude finalement de ce que sera son parcours politique.

Une anecdote que l’on trouve dans ses mémoires, parus en 1986, illustre parfaitement comment René Lévesque a pu agacer tout au long de sa carrière de journaliste, au point de subir la censure. Dans Attendez que je me rappelle…, René Lévesque raconte avoir été dépêché en 1955 en Union soviétique, peu après la mort de Staline, pour suivre la visite de Lester B. Pearson, alors ministre canadien des Affaires extérieures. Lévesque dit avoir été témoin lors de ce voyage d’une série d’humiliations infligées par Khrouchtchev, le nouvel homme fort de Moscou, à Pearson et aux diplomates canadiens qui l’accompagnaient.

Dans ses reportages, René Lévesque relate comment Pearson n’a pas su quoi répondre lorsque Khrouchtchev a qualifié le Canada de « colonie américaine » et quand il a remis en cause la pertinence de l’OTAN. Puis, il raconte comment les Soviétiques ont monté tout un stratagème lors d’un dîner officiel à Yalta pour saouler le diplomate George Ignatieff, le fils d’un Russe blanc naturalisé canadien et le père du futur chef du Parti libéral Michael Ignatieff, qui avait forcément été pris en grippe par les communistes du Kremlin.

Lévesque revient dans ses mémoires sur l’ambiance lourde qui pesait dans la délégation canadienne après le souper de Yalta, prenant un malin plaisir à démonter la légende du créateur des Casques bleus, premier ministre de 1963 à 1968. « Pearson était d’une humeur si massacrante que nous eussions pu craindre pour nos visas. Ce retour [à Moscou] permit d’ailleurs de noter que sous le demi-sourire gamin et l’incontestable habileté du diplomate se cachait un très mauvais caractère que la moindre contrariété poussait au bougonnement et aux mots acerbes », écrit Lévesque.

Or, ce qu’il qualifie de « scoop le plus flamboyant de sa carrière », les auditeurs de Radio-Canada n’en surent rien. À son arrivée à Montréal, René Lévesque apprit à son grand étonnement que ses reportages n’avaient pas été diffusés à la demande expresse du ministère des Affaires extérieures, affirme-t-il. Un scoop « étouffé par les beaux yeux de Lester Pearson », qu’il ne portait pas dans son coeur. « C’était assez pour devenir… séparatiste », renchérit, non sans humour, René Lévesque à la fin du chapitre consacré à cet épisode.

Craint par Duplessis

 

Déjà critique du gouvernement fédéral, le journaliste vedette de Radio-Canada l’était tout autant, on s’en doute, du régime Duplessis. Sa couverture des dernières années de règne de l’Union nationale aura en quelque sorte motivé son saut en politique en 1960.

De cette période, René Lévesque retiendra l’aversion du « cheuf » pour Radio-Canada, déjà perçue à l’époque, à tort ou à raison, comme un repaire de gauchistes. Maurice Duplessis ne se gêne pas d’ailleurs pour contourner le diffuseur public, lui préférant les radios privées, largement acquises aux idées conservatrices de l’Union nationale. Un atout précieux dans sa stratégie de communication, qui lui permettra de se maintenir au pouvoir durant 15 ans, de manière ininterrompue.

« Lui qui déteste cordialement Radio-Canada, où l’on se permet à l’occasion de le critiquer, nous envoie tous promener, nous les hommes, alors qu’il réserve immanquablement un accueil plus qu’onctueux à Judith Jasmin et ne lui refuse jamais l’interview ! » avait noté René Lévesque en côtoyant l’ancien premier ministre, vieux garçon invétéré qui n’était pas insensible aux charmes de la gent féminine. Voilà peut-être le seul point commun que René Lévesque partageait avec son prédécesseur…

Un journaliste qui détonne

 

René Lévesque n’a pas toujours été non plus dans les bonnes grâces de la haute direction de Radio-Canada, bien qu’il fût une figure immensément respectée au sein du grand public. On avait d’ailleurs hésité avant de lui confier l’animation de Point de mire en 1956, rappelle le journaliste Marc Laurendeau, qui a beaucoup étudié le parcours médiatique de René Lévesque.

« Il faut se souvenir que les patrons l’avaient mis à 11 h le soir. Ils n’y croyaient pas beaucoup. À l’époque, la télévision, qui était un nouveau média, était très lisse. René Lévesque ne correspondait pas à l’image que l’on avait des annonceurs à la voix bien placée. Il ne finissait pas toujours ses phrases et il fumait en ondes. Il brassait toujours la baraque. À chacune de ses interventions, son côté franc et direct ressortait. Mais les dirigeants ont fini par comprendre qu’il était quand même télégénique, parce qu’il était capable de capter l’attention des gens », souligne l’ex-Cynique.

Malgré cette capacité indéniable à parler de sujets complexes aux gens les plus modestes, Marc Laurendeau tient à préciser que René Lévesque n’était ni un populiste ni un sensationnaliste. Journaliste vedette de Radio-Canada dans les années 1980 et 1990, Madeleine Poulin est d’accord avec lui. Adolescente à la fin des années 1950, elle se souvient de l’enthousiasme qui l’avait gagnée lorsque René Lévesque avait accepté de venir donner une conférence au collège Marianopolis où elle était élève.

Pour autant, Madeleine Poulin n’est pas nostalgique de l’époque de Point de mire, même si depuis près de 10 ans aucune émission n’est consacrée à l’actualité internationale sur les ondes du diffuseur public. « Aujourd’hui, les gens ont moins besoin d’une émission comme Point de mire. René Lévesque partait vraiment de rien. On ne savait rien sur le monde qui nous entourait. Aujourd’hui, même si on ne veut pas être au courant, on sait ce qui se passe en Ukraine », ajoute la retraitée de Radio-Canada, qui considère René Lévesque comme un modèle pour le journalisme au Québec.