René Lévesque, premier ministre rebelle

L’iconique cliché de Jacques Nadeau montrant René Lévesque à la taverne L’Escale, en 1979.
Photo: Archives Jacques Nadeau L’iconique cliché de Jacques Nadeau montrant René Lévesque à la taverne L’Escale, en 1979.

Cet été, René Lévesque aurait eu 100 ans. Jusqu’au 24 août prochain, date anniversaire, Le Devoir souligne sur toutes ses plateformes la mémoire du fondateur du Parti québécois, l’un des plus grands premiers ministres de l’Histoire du Québec.

Québec, le 10 avril 1979. Le premier ministre René Lévesque franchit le porche de la taverne L’Escale, dans le quartier populaire du Cap-Blanc. Il enchaîne les poignées de main avant de se diriger vers la table de billard, sous le regard amusé des clients qui sirotent une bonne bière Dow.

Le politicien lance un défi à Louise Beaudoin, sa candidate pour l’élection partielle de Jean-Talon, qui comprend alors tout le secteur situé au pied des falaises du cap Diamant. « Il y a longtemps que je n’ai pas joué à ça », prétend Lévesque pour faire baisser les attentes. Le duel s’annonce tout de même inégal entre le premier ministre et la femme de 33 ans qu’il surnomme la « petite-bourgeoise de la Grande-Allée ».

Lévesque joue pour gagner. Il va jusqu’à s’asseoir sur la table de billard pour mieux viser. La scène est immortalisée par Jacques Nadeau, dont la photo illustre à merveille le tempérament frondeur de l’ancien premier ministre. « Quand tu joues au pool, il faut toujours que tu aies un pied par terre », rappelle le photographe, qui travaillait alors pour La Presse canadienne.

La manoeuvre est payante pour le politicien, qui l’emporte à la huitième boule. « M. Lévesque était un rebelle, confie Louise Beaudoin, c’est ça que j’aimais chez lui, justement. » L’ancienne candidate garde un excellent souvenir de cette campagne où elle avait également joué aux quilles devant les électeurs de Jean-Talon. « Il n’y a rien que je n’ai pas fait avec M. Lévesque, on a vraiment donné de notre personne. »

Pour Jacques Nadeau, la partie de billard de L’Escale ne visait pas à cultiver l’image d’un premier ministre proche du peuple. « Tout ce que Lévesque faisait, c’était parce qu’il avait le goût de le faire, ce n’était pas pour les kodaks. » Le pouvoir évocateur de la scène n’allait d’ailleurs pas de soi dans l’après-midi du 10 avril 1979. « Je n’ai pas dit “wow, j’ai la photo de l’année”. Ce sont les collègues qui m’ont dit qu’elle était extraordinaire. » Louise Beaudoin confirme cette renommée tardive. « Ça m’avait amusé sur le coup, mais je n’aurais jamais pensé que ça deviendrait iconique. »

Lobbyisme

 

Le duel opposant René Lévesque à Louise Beaudoin bat son plein tandis que Lysiane Gagnon louvoie entre les tables de L’Escale. La journaliste de La Presse note les commentaires de la clientèle composée en majorité de débardeurs, de pompiers et d’officiers de la marine canadienne. « C’t’une belle p’tite femme qui se présente », lance l’un d’eux en parlant de la candidate.

La présence de Louise Beaudoin ne plaît pas à tout le monde. « S’ils veulent une place pour les femmes, qu’ils ouvrent une taverne pour elles à l’autre coin de la rue », confie Éric Miller au représentant de La Presse canadienne. La candidate peut entrer, dit-il, mais elle ne doit pas être servie. À moins, bien sûr, d’être accompagnée d’un homme qui commandera pour elle.

Photo: Archives André Boucher L’envers du décor, où le premier ministre (à droite) fait face à un jeune Jacques Nadeau (à l’extrême gauche).

Le propriétaire de L’Escale, Jean-Guy Dion, offre volontiers une « draft » à Louise Beaudoin. Il se fait tout de même lobbyiste en rappelant à René Lévesque que ses clients désirent prendre leur bière « en paix » en regardant la télévision accrochée au mur. « Je pense que ça sera mieux », rétorque le premier ministre, qui s’est déjà engagé à ouvrir les tavernes aux femmes dans un délai de trois ans. Dion ne tiendra pas rigueur à son célèbre visiteur. « Il l’avait trouvé bien gentil avec le genre de clients qu’il avait, confie sa veuve, Lucille Carrier-Dion. Ce n’est pas tout le monde qui allait dans les tavernes à l’époque. »

Les clients de L’Escale passaient le plus clair de leur temps à « reconstruire le monde en faisant des blagues », explique celle qui gérait la cuisine de l’établissement exploité par son mari entre 1972 et 1987. Ils pouvaient également se divertir en jouant au billard ou au shuffleboard, une sorte de curling miniature. Contrairement à Louise Beaudoin, Mme Carrier-Dion aurait pu commander une bière sans ébranler les piliers de la taverne. « J’aurais pu, dit-elle en riant, mais je n’aime pas la bière ! »

L’Escale n’existe plus qu’en photos. Le bâtiment désaffecté du boulevard Champlain est aujourd’hui méconnaissable sous un banal revêtement en vinyle bleu.

Photo: courtoisie Famille Jean-Guy Dion

Deux de trois

 

Le 19 avril 1979, c’est au tour du chef libéral Claude Ryan de jeter l’ancre à L’Escale avec son candidat Jean-Claude Rivest. L’accueil de l’ancien directeur du Devoir est poli, sans plus. Nous sommes loin de l’effervescence générée par la visite du premier ministre péquiste une semaine plus tôt. « Le chef libéral sirotait une bière qu’il n’avait pas l’air d’apprécier beaucoup », lit-on dans Le Devoir de l’époque.

Ryan ne cherche pas à reproduire la « scène du billard ». Il discute plutôt de politique et de hockey avec la vingtaine de débardeurs présents dans l’établissement pouvant contenir jusqu’à 80 hommes. Rivest est quant à lui resté près de la porte, où il parlemente avec un « jeune » qui a refusé de serrer la main de son chef. « On faisait une campagne préréférendaire », explique l’ancien candidat libéral joint par Le Devoir.

Jean-Claude Rivest l’emporte aisément le 30 avril, avec une majorité de 5000 voix. Il s’agit d’un deuxième revers électoral en moins de trois ans pour Louise Beaudoin. Le premier ministre lui offre alors une copie dédicacée de la photo du billard prise par Jacques Nadeau : « À Louise, en souvenir d’une mauvaise partie de pool…, mais d’une élection qui n’est que la deuxième de trois ! À la prochaine, René L. »