Au Québec, la culture populaire française flirte avec la langue

La culture populaire française «franchit très facilement les frontières culturelles et politiques», explique Adéla Šebková, doctorante en sociolinguistique.
Illustration: Vincent Tourigny La culture populaire française «franchit très facilement les frontières culturelles et politiques», explique Adéla Šebková, doctorante en sociolinguistique.

À l’ère du web, la culture populaire de l’Hexagone, ses expressions et ses particularités franchissent aisément les frontières. Au point où quelques francismes se glissent dans la langue d’ici. Second texte de notre série « Le français sous influence ».

« Du coup », « pinard », « canner » : ces termes issus de l’argot français sortent parfois de la bouche de Mackenzie Phillips, même si elle n’a aucune famille en France et qu’elle vit à… Gatineau. Comme pour beaucoup d’autres jeunes du Québec, la culture française a su la séduire très tôt, au point où quelques francismes se glissent parfois dans ses phrases.

Les youtubeurs français se sont rapidement imposés comme des créateurs de choix pour Mackenzie — dès le début de son adolescence, en fait. Mais cela ne s’arrête pas là : la jeune de 16 ans consomme un peu de tout, passant du rap français aux streamers, des cinéastes sur le Web aux pages de mèmes françaises, et même aux médias et bulletins de nouvelles de là-bas.

« Dans le contenu français, il y a beaucoup de mèmes qui deviennent des expressions », explique-t-elle d’emblée. Elle pense notamment à « finito », qu’elle utilise par moments. Le terme, qui signifie l’arrêt de quelque chose ou de la carrière de quelqu’un, a été notamment utilisé par Emmanuel Macron lors du débat de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle. « Le marché européen, c’est finito », avait-il déclaré, au grand amusement des internautes.

« Il m’arrive parfois de glisser quelques “du coup” dans mes phrases », dit Mackenzie. La jeune Gatinoise n’en fait pas usage constamment pour autant : « Je ne vais pas, du jour au lendemain, n’utiliser que des expressions françaises. […] C’est plus dans mon cercle d’amis, quand ça se glisse bien », précise-t-elle.

La culture populaire française « franchit très facilement les frontières culturelles et politiques », explique par courriel au Devoir Adéla Šebková, doctorante en sociolinguistique. Surtout dans le contexte de l’accessibilité aux technologies de communication, aux réseaux sociaux ou aux plateformes musicales. « Le contact de langues ou de variétés de langues ne se fait pas uniquement “en présentiel” », note-t-elle.

« On peut dire qu’à force d’être exposé régulièrement à un certain contenu linguistique, on est davantage tenté de l’intégrer dans notre répertoire. Et les produits culturels y sont pour beaucoup », affirme Mme Šebková.

L’héritage du rap français

Pour Mackenzie Phillips, l’attrait particulier pour les contenus français sur Internet est principalement venu par les sujets qui y sont abordés. Lorsqu’elle a commencé à naviguer sur YouTube, au début des années 2010, c’est l’aspect « recherché » des vidéos de la sphère française qui l’a interpellée. Elle a notamment pu y trouver son compte grâce à des chaînes françaises couvrant des questions de culture générale, d’histoire ou s’adonnant à la critique de films — quelque chose qui était beaucoup moins répandu au Québec, remarque-t-elle.

Plusieurs autres formes de la culture populaire « exercent également une certaine influence sur l’usage linguistique des Montréalais », rappelle Mme Šebková. La musique, par exemple. « On peut évoquer le rap ou le hip-hop français, avec son influence sur le parler des jeunes, y compris sur la formation de leur identité », écrit-elle.

Pour Salim Samaali, un Montréalais d’origine tunisienne, c’est principalement le rap français qui a influencé sa façon de parler. Le jeune rappeur de 24 ans, aussi connu sous le nom de scène Jeune Rebeu, a commencé à écouter des artistes français comme Booba, Médine et La Fouine au début de son adolescence. Pour lui, l’influence de ces découvertes musicales sur sa manière de s’exprimer est « incontestable ».

« Quand je parle avec mes amis, il y a un mélange de slang français, avec des mots comme “wesh” ou “meuf”, des termes qui viennent des zones urbaines françaises. Ça doit faire 10 ans que je parle comme ça », raconte-t-il. À noter que le terme « wesh » vient de l’arabe maghrébin, mais fait partie intégrante de l’argot français.

Salim Samaali n’hésite pas non plus à transposer ces expressions françaises dans son art. Dans ses chansons, on peut par exemple entendre des passages comme celui-ci : « C’est pas que j’pense qu’à elle quand je traîne dans le tieks » — le mot « tieks » provenant d’une contraction du mot « quartier » en verlan.

« Mes premiers textes étaient très français, même si je n’habitais pas là-bas. Puisque je consommais beaucoup de musique française, je reproduisais ce que j’écoutais », résume-t-il.

C’était aussi une question de quête d’identité, relate-t-il. « Vers les années 2010-2011, je me cherchais encore. J’avais peut-être 12-13 ans, et c’est l’âge auquel tu te cherches. Je voulais me retrouver dans la culture hip-hop et rap francophone, et comme ce n’était pas assez développé à Montréal, je me suis plus tourné vers la France. »

Sortir des normes conventionnelles

Younes Boukala, conseiller dans l’arrondissement de Lachine, constate la même chose. Dès son plus jeune âge, il s’est tourné vers des artistes et des groupes français comme IAM, Fonky Family et Scred Connexion.

« Je me sentais beaucoup interpellé par leurs paroles. Ça m’a aidé dans tout ce qui fait partie de la quête d’identité et de la façon dont on se situe comme jeune issu de l’immigration », raconte-t-il.

Les références maghrébines dans le rap français, par exemple, ont su le toucher. « Ça avait plus de sens pour moi d’écouter des rappeurs de Marseille qui se sont mêlés avec des Maghrébins qui comprennent les enjeux sociaux et qui y font référence », ajoute-t-il.

Le jeune politicien de 27 ans se surprend lui aussi à utiliser des termes et des expressions tout droit sortis des morceaux musicaux qu’il écoute. « Des fois, je dis des mots [de l’argot français] et je vois que mes collègues qui me regardent [ne comprennent pas] », raconte-t-il.

Younes Boukala emploie souvent l’expression « c’est à sec », pour décrire une situation « indésirable », par exemple. Il s’amuse fréquemment à utiliser le verlan en discutant avec ses amis : « On va dire “on fait ça en scred” plutôt que “on fait ça discrètement”. »

La doctorante en sociolinguistique Adéla Šebková n’est pas étonnée de la réception favorable du rap. « Les pratiques langagières extrêmement variées des rappeurs sont très appréciées par les adolescents, car elles sortent souvent des normes conventionnelles. Les jeunes se sentent à l’aise avec ce type de langage, qu’on entend d’ailleurs souvent dans les rues de Montréal », indique-t-elle.

Selon Salim Samaali, alias Jeune Rebeu, l’emploi de l’argot français n’est pas près de ralentir, surtout dans le contexte de l’accès aux contenus de la culture d’outre-mer. « Il y a tellement eu un gros boom dans la musique francophone ces dernières années qu’on ne peut plus passer à côté. Il y a de plus en plus de gens qui parlent comme ça, surtout avec les réseaux sociaux. C’est quelque chose qui touche tout le monde. »

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