Le rêve québécois devenu cauchemar d’une famille française

Rayan Geist, désormais âgé de 20 ans, s’efforce de conserver son emploi au Québec, mais les embûches se multiplient.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Rayan Geist, désormais âgé de 20 ans, s’efforce de conserver son emploi au Québec, mais les embûches se multiplient.

S’installer au Québec devait améliorer la vie de Rayan Geist, 20 ans, et de sa famille. Mais le rêve que ces Français originaires de Toulouse avaient il y a deux ans s’est effondré à cause des multiples retards, des documents à remplir et de la difficulté à obtenir des permis de travail. Le jeune homme vit maintenant seul, dans la précarité, dans l’attente de documents qui tardent à arriver.

« Je ne m’attendais pas à ça… Si on m’avait dit qu’il y aurait autant de problèmes, d’embûches et de déception, autant d’ascenseurs émotionnels, je ne serais pas parti de la France », laisse tomber le grand jeune homme bien bâti, poli, au regard clair et franc.

Le Devoir l’a rencontré vendredi sur les terrains de l’entreprise Harnois Irrigation, à Saint-Thomas, près de Joliette. Vêtu du polo bleu de l’entreprise du secteur agricole, il est pourtant forcé d’y travailler comme bénévole et peine à subvenir à ses besoins, loin de sa famille, le temps d’obtenir un permis du Programme Vacances Travail (PVT).

Danielle Harnois, directrice générale de la PME, s’active pourtant depuis des années à recruter un préposé à l’expédition et à la réception, cette main-d’oeuvre étant difficile à trouver.

Je ne m’attendais pas à ça.Si on m’avait dit qu’il y aurait autant de problèmes, d’embûches et de déception, autant d’ascenseurs émotionnels, je ne serais pas parti de la France.

Cela fait depuis novembre 2020 qu’elle tente de multiples façons d’obtenir un permis de travail pour Rayan, qu’elle a rapidement eu envie d’embaucher. « Quand il est arrivé dans le coin, il cognait aux portes des voisins de mon associé pour offrir son aide pour du déneigement et de menus travaux, raconte-t-elle. Ça nous a surpris, parce qu’un jeune homme de 18 ans qui fait du porte-à-porte pour vouloir aider, il n’y en a pas beaucoup. Ça a piqué notre curiosité. »

« Le garçon que j’ai avec moi présentement, il est démoli », ajoute-t-elle. « Ce n’est plus le jeune homme que j’ai rencontré il y a deux ans. Je comprends qu’il y a un gros bouchon d’étranglement à l’immigration, mais il y a des humains derrière qui sont très touchés. »

Une famille déchirée

 

Tout a commencé quand le père du jeune homme, un camionneur d’expérience, s’est laissé tenter par l’aventure québécoise après le passage d’une mission de recrutement en France. Le reste de la famille a été emballé par le projet. « On voulait se rapprocher de la nature, raconte Rayan. C’était un départ pour une nouvelle vie, totalement à l’opposé de ce qu’on vivait dans une métropole française. On a voulu repartir une vie à zéro, en se disant que ce serait plus agréable au Canada. »

Avec un permis de travail de deux ans en poche pour le père, la famille a alors vendu la maison pour s’installer au Québec. Mais, depuis, les déceptions ont succédé aux déceptions.

Sa mère, une préposée aux bénéficiaires, n’a pas réussi à trouver d’employeur pour chapeauter une demande de permis de travail. Découragée, s’expliquant mal la chose, elle est rentrée en France en juin 2021 avec la soeur de Rayan. « Ça a été déchirant pour nous, parce que notre famille est très liée. On ne se quitte jamais trop longtemps », laisse tomber ce dernier.

Entre-temps, Danielle Harnois faisait des pieds et des mains pour obtenir une étude d’impact sur le marché du travail (EIMT), un document nécessaire à l’embauche d’un travailleur étranger qui vise à prouver que l’emploi ne peut pas être occupé par un travailleur canadien. Mais le processus est demandant pour une PME modeste — et occupée — comme la sienne : elle n’a pas pu déposer la demande dans les temps requis.

Elle n’a toutefois pas lâché le morceau. Avec une firme d’avocats, elle a exploré des avenues exigeant moins de temps. Après plusieurs démarches, coup de chance : Rayan a été sélectionné en mai lors d’un tirage au sort pour un PVT. Il fournit alors les documents requis. Mais une nouvelle tuile s’abat : la prise de données biométriques qu’il a faite à la mi-juin au bureau lavallois de Service Canada a été égarée ; il a dû la refaire deux mois plus tard.

« En ce moment, j’ai des heures en bénévolat couvertes par la CNESST. Je ne peux pas le rémunérer pour son travail, donc, on a eu recours au centre d’entraide de Saint-Thomas. Harnois Irrigation lui a payé deux mois de loyer », explique Danielle Harnois. « Mais il y a une fin à ça. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Je ne sais pas. J’arrive au bout de mes idées, j’arrive au bout des énergies qu’on peut fournir. »

Dans l’attente de ses rêves

Le jeune homme vit seul. Son père est lui aussi reparti en France, en attendant la réception d’un Certificat de sélection du Québec (CSQ), dont la demande a été déposée en avril et qui tarde à arriver.

« Il faut que les choses changent, personne ne devrait avoir à traverser ça », lance Rayan. « J’essaye de bâtir de ma vie, mais ça tient avec des cure-dents. »

Il tente malgré tout de garder le moral, épaulé par sa copine, qu’il a rencontrée au Québec ,et par ses quelques amis proches. Il est bien déterminé à éventuellement obtenir sa citoyenneté canadienne et espère un jour pouvoir faire le métier qui le fait rêver, et pour lequel il a été formé en France pendant trois ans : camionneur, comme son père.

À voir en vidéo