Songes à la fenêtre

La fenêtre du chalet de Gabrielle Roy, géante de nos lettres. Elle y passa les 30 derniers étés de sa vie, y créant plusieurs de ses chefs-d’œuvre.
Photo: Monique Durand La fenêtre du chalet de Gabrielle Roy, géante de nos lettres. Elle y passa les 30 derniers étés de sa vie, y créant plusieurs de ses chefs-d’œuvre.

Les fenêtres accompagnent nos vies, les jalonnent, éclatantes ou ombreuses en fonction de la lumière, des saisons et de nos états d’âme. Médiation entre intérieur et extérieur, elles incarnent ouverture et enfermement, refuge et évasion. Au gré de ses chemins récents, notre collaboratrice Monique Durand ouvre quelques fenêtres donnant sur l’ici ou l’ailleurs, bien contemporaines ou rappelant l’Histoire. Dernier de sept articles de notre série Fenêtres.

Juin dernier. Je suis soufflée par les lieux, comme si la beauté du monde était tombée en concentré ici, à Petite-Rivière-Saint-François, rive nord du Saint-Laurent, entre Québec et Baie-Saint-Paul. Immense fenêtre ouverte sur le ciel, le fleuve et, là-bas au loin, la Côte-du-Sud, Montmagny, L’Islet, Berthier-sur-Mer.

« Vous passez l’église, vous grimpez la côte et puis vous prenez tout de suite à gauche. C’est avant les remonte-pentes. » J’ai bien fait tout ça et passé tout droit. Faisant demi-tour, j’aperçois, à peine visible dans le décor, une plaque : « 1909-1983 Ici Gabrielle Roy a habité et écrit, chaque été, pendant les 30 dernières années de sa vie. »

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

Une clôture ferme l’endroit. Qu’à cela ne tienne, je passe en dessous. Gabrielle Roy, où qu’elle se trouve, me le pardonnera. Je veux juste, si possible, voir, entrevoir, où la géante de nos lettres a écrit une partie de son oeuvre, dont le célèbre Cet été qui chantait. Je veux voir de mes yeux la fenêtre de ses songes.

Je pense à ce que l’écrivain français Sylvain Tesson appelle ses hauts lieux géographiques : « Leur architecture naturelle, leur beauté formelle, écrit-il, parlent pour eux. » Je me trouve dans l’un d’eux à n’en pas douter. Hauts lieux spirituels « qui tirent l’âme de sa léthargie ». Pas que je sente mon âme particulièrement léthargique en cet endroit qui nous fait plus grand que soi. Hauts lieux de la création enfin. « Là, des artistes ont composé des oeuvres éternelles. » Pour Sylvain Tesson, c’est la bastide du peintre Nicolas de Staël en Provence ou l’appartement de la poète Anna Akhmatova à Saint-Pétersbourg. Pour moi, c’est la fenêtre de Gabrielle Roy à Petite-Rivière-Saint-François ; celle d’Anne Hébert (1916-2000), rue de Pontoise, à Paris ; celle de Fernand Leduc (1916-2014), avenue du Mont-Royal, à Montréal.

Cet été qui chantait à la fenêtre

Le chalet de celle qui est née au Manitoba en 1909 est modeste, rien que bien ordinaire, mais tout en fenêtres, que longe sur sa longueur une véranda grillagée. Il est situé au haut d’une falaise qui embrasse tout le paysage. Pas un chat autour. Pas un chat, mais un chevreuil fringant qui, soudain, traverse le décor, aucunement effarouché par l’humaine en train d’appuyer sur le loquet de la porte. À ma stupéfaction, la véranda n’est pas verrouillée, pas plus que la maison ! Comment résister ? J’entre.

J’ose à peine regarder à l’intérieur, je me sens voyeuse, écornifleuse, dans un lieu un peu sacré. Je n’ai d’yeux que pour la fenêtre où elle écrivait ses chefs-d’oeuvre. Et pour sa table de travail, offerte comme un plateau éclaboussé de la lumière de cette fin d’après-midi, où trône une vieille lunette d’approche. Mettrai-je mes yeux dans ses yeux ? Non.

Le fleuve en contrebas coule dans une trouée d’arbres.

Je les vois, Gabrielle et l’amie Berthe portant la vieille cousine Martine. Celle-ci revenait au pays « après cinquante années d’exil dans un logement sans air ni horizon », pour revoir le Saint-Laurent avant de mourir. Elles lui ont fait un siège avec leurs quatre mains croisées, explique l’écrivaine dans Cet été qui chantait. Puis arrivées sur la grève, elles l’ont laissée « seule avec le fleuve ». « Martine ne bougeait plus, elle se tenait au seuil de l’immensité. »

La vieille dame, à qui les courants fluviaux avaient manqué pendant toute son existence en ville, s’était déchaussée. « L’eau encerclait ses chevilles pâles. L’air du large baignait son visage usé. Elle était devenue soudain toute présente à l’invisible […] Tout à coup, pieds nus au bord du ciel d’été, elle se prit à poser des questions — les seules sans doute qui importent : Pourquoi est-ce qu’on vit ? Qu’est-ce qu’on est venu faire sur terre ? »

Des mots et des tableaux

 

Elle, Anne Hébert, savait pourquoi elle vivait. Pour écrire. Inoubliable, cette fenêtre du petit appartement de la rue de Pontoise à Paris. Un tableau vivant, de branches et de ramures. Que j’ai eu le privilège de voir un jour, ouverture dessous laquelle elle a écrit pendant 25 ans, « enfouie dans une sorte d’étui de verdure », face à une petite cour « que baigne une lumière verte à travers tant de feuillages ». Ces mots, je les ai trouvés dans Le Torrent, écrit par cette prodige de nos lettres en 1950.

Image: Elena Yushina Un tableau de l’artiste-peintre ukrainienne Elena Yushina.

Lui aussi, Fernand Leduc, savait pourquoi il vivait. Pour peindre la lumière et la déposer sur ses toiles. Ce fut la grande obsession de ce génial fils de la peinture québécoise. À 95 ans, après presque soixante années passées en France, il avait emménagé dans un appartement face au mont Royal. Là, ses yeux de patriarche ont vu leur dernier automne dans de hautes fenêtres. La montagne flamboyait de rouge et d’or, entretenant comme un feu cette lumière intérieure qui ne l’a jamais quitté. « L’éternel est au-dedans de nous », avait-il confié au journaliste Jean-Louis Gauthier.

La fenêtre au papillon blanc

 

Une autre fenêtre me hante. Celle-là, plus lointaine. Celle d’un tableau signé Elena Yushina, une artiste ukrainienne. Le vent y souffle à pleines brassées, comme pour balayer la folie des hommes. J’ai retrouvé Elena en Crimée. Elle n’a pas souhaité s’exprimer, tenaillée par la peur, préférant laisser parler son tableau. Comment faire autrement que la comprendre. C’est ça aussi la guerre.

Sur le rebord de la fenêtre qu’elle a peinte, un papillon blanc posé sur une tasse de café. J’ai montré ce tableau à Irina, ancienne comptable à Kiev, devenue femme de chambre dans un hôtel de Montréal, accueillie au pays en avril dernier. Oh ! le courage d’Irina, dont l’existence repart à zéro, poussant, d’une chambre à l’autre, un chariot harnaché de balais, de serpillières, surmonté de draps, de serviettes. Apprenant le français et l’anglais. Maintenant le moral de sa fille venue avec elle. Continuant la vie. « Quelle que soit la fenêtre que je croise, je n’y vois que mon pays perdu. » Le tableau d’Elena l’émeut aux larmes. « Si j’étais ce papillon blanc, je volerais tout droit vers l’Ukraine. »

Retour à Petite-Rivière-Saint-François. Je sors du chalet de Gabrielle Roy aussi vite que j’y suis entrée. Puis, descends au fleuve par un chemin qu’elle a dû emprunter souvent.

Le soleil disparaît déjà sous l’horizon. Le ciel infini avale le fleuve et toute la côte sud, au loin. Je me trouve devant la plus insondable des fenêtres. « Leur domaine est toujours le ciel, avance l’écrivain Kamel Daoud, qui en est le modèle le plus vaste. » Pourquoi est-ce qu’on vit ? Pour des moments comme celui-là. C’est pour ça qu’on est sur la terre, pour ces moments-là, de pure présence. Annulé dans la grâce. Enfin rassasié. Sauvé.

P.S. Au lendemain de ma visite, j’ai raconté mon « méfait » à un responsable de la municipalité de Petite-Rivière-Saint-François. Celle-ci projette de faire du chalet de Gabrielle Roy un lieu de mémoire ouvert au public. « Ce sera un petit musée, m’explique Marc Bertrand, qui respectera la modestie des lieux et celle de l’écrivaine. » J’ai compris que j’étais pardonnée pour mon introduction par effraction.



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