La sève autochtone du sirop d’érable

Les légendes autochtones abondent au sujet de l’eau d’érable. L’une d’entre elles raconte que ce sont des chiens qui, en se précipitant pour lécher la branche cassée d’un érable, auraient donné l’idée aux humains d’y goûter.
Illustration: Mathieu Labrecque Les légendes autochtones abondent au sujet de l’eau d’érable. L’une d’entre elles raconte que ce sont des chiens qui, en se précipitant pour lécher la branche cassée d’un érable, auraient donné l’idée aux humains d’y goûter.

De la cabane à sucre du printemps à l’épluchette de blé d’Inde de la fin de l’été, en passant par les réunions autour des matchs de hockey de l’hiver, l’identité québécoise se décline en nombreux symboles. Mais quelle part de ces activités est en fait héritée des Autochtones qui ont accueilli ici les premiers colons ? Notre série de textes « Québec Métis » fouille la question.

Dans la communauté anichinabée de Kitigan Zibi, en Outaouais, des aînés se souviennent d’avoir récolté l’eau d’érable à l’ancienne — dans des contenants faits d’écorce de bouleau — alors qu’ils vivaient dans la forêt, raconte l’ancien chef Gilbert Whiteduck, aujourd’hui conseiller. Maintenant, sa communauté gère une érablière de 17 000 entailles, toutes reliées de façon moderne. Son sirop, qui porte le nom d’Awazibi (« eau sucrée » en langue anichinabée), est vendu sur place, mais aussi dans des coopératives à travers le Québec.

« C’est certain que cela a toujours fait partie de notre façon de faire pour survivre », explique M. Whiteduck. Même avant l’arrivée des Européens et de leurs chaudrons de métal, les Anichinabés faisaient bouillir l’eau d’érable avec des pierres chaudes pour en tirer du sucre, assure-t-il.

C’est aussi ce qu’avance André Michel, le fondateur de la Maison amérindienne, à Mont-Saint-Hilaire, qui célèbre justement dans son exposition permanente la récolte du sirop d’érable par les Premières Nations. Le Français d’origine se passionne depuis plusieurs années pour les cultures autochtones, auxquelles il a consacré plusieurs musées.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir André Michel, fondateur du musée La Maison amérindienne

Comme Gilbert Whiteduck, il raconte que les Premières Nations du Québec récoltaient autrefois l’eau d’érable dans des contenants d’écorce de bouleau. Une partie du sucre était ensuite mise en réserve, poursuit M. Whiteduck. D’autant que l’eau d’érable, comme plusieurs autres produits de la forêt, a des propriétés médicinales qui étaient connues des aînés de la communauté. Des vertus d’ailleurs démontrées ces dernières années par des études scientifiques.

Histoire orale et histoire écrite

 

Au Québec, c’est surtout par l’oral que les cultures et l’histoire des Premières Nations se transmettent d’une génération à l’autre ; les traces écrites de la vie en Nouvelle-France commencent donc souvent avec la colonisation. Le combat pour les origines du sucre d’érable se fait ainsi à armes plutôt inégales, d’autant que les légendes autochtones à propos de l’eau d’érable abondent et varient selon les nations.

On rapporte notamment celle d’un chef qui aurait planté son tomahawk dans un arbre près de sa tente et dont la femme se serait servie de l’eau sucrée qui coulait de l’arbre pour cuire un repas. Ou que des chiens se seraient précipités pour lécher la branche cassée d’un érable, ce qui aurait donné l’idée aux humains d’y goûter. Une légende affirme qu’auparavant, le sirop coulait directement des arbres, mais que c’est un jeune farceur du nom de Manabush, petit-fils de Nokomish, qui aurait fait en sorte que les hommes doivent travailler fort pour le recueillir. Enfin, une autre histoire veut qu’un homme ait observé un écureuil grimpant à un érable pour mordre une branche et en boire la sève.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La responsable des services administratifs et éducatifs du musée, Audrey Renaud, fait un chant de bienvenue.

Histoire d’une « controverse »

Dans leurs Curieuses histoires de plantes du Canada, Alain Asselin, Jacques Cayouette et Jacques Mathieu présentent ainsi la « controverse » à propos de la fabrication du sucre d’érable. « D’une part, des historiens soutiennent que les Amérindiens n’ont pas le savoir pour transformer la sève en sucre. À l’inverse, d’autres prétendent que ces derniers possèdent depuis longtemps cette technique. »

« Malheureusement, poursuivent-ils, les textes les plus anciens apparaissent au moment de la maîtrise européenne de cette technique. On interprète donc que les Européens ont bonifié la connaissance amérindienne pour permettre la production du sucre. Les chaudrons européens auraient donc influencé la maîtrise de la transformation efficace du sirop en sucre. »

Selon Gilbert Whiteduck, des contenants d’argile acquis par son peuple auprès des nations iroquoiennes, mohawks et wendates, qui en fabriquaient, ont probablement pu permettre l’obtention plus rapide du doux sirop.

Dans le deuxième tome des mêmes Curieuses histoires de plantes du Canada, les auteurs citent le scientifique suédois Pehr Kalm, qui écrit, à son retour d’Amérique en 1751, au sujet du sucre d’érable : « Les Amérindiens fabriquaient ce sucre bien avant l’arrivée des Européens. »

Selon le récit qu’en a fait André Thévet — qui a écrit sur la Nouvelle-France en 1557, mais qui n’y aurait jamais mis les pieds, contrairement à ce qu’il avance —, Jacques Cartier aurait fait entre 1536 et 1542 une récolte exceptionnelle d’eau d’érable en coupant un arbre qu’il prenait pour un noyer. Un Autochtone lui aurait alors expliqué que cet arbre portait le nom de « couton ».

Selon les Producteurs et productrices acéricoles du Québec, les premières cabanes à sucre auraient vu le jour en 1850. Et c’est dès 1868, quelques années plus tard, que les premières « parties de sucre » auraient été organisées.

Dans l’érablière de Kitigan Zibi, la récolte printanière s’accompagne toutefois d’une cérémonie plus spirituelle. « En février-mars, avant que ça commence à couler, on vient remercier les arbres qui nous donnent ce produit pour nourrir nos familles. On le fait avec les aînés et le feu sacré, et souvent avec les enfants de l’école. C’est une question de respect pour l’environnement », explique Gilbert Whiteduck.

Même pays, autres moeurs.



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