Le lotus de Bouddha fleurit au fin fond des Laurentides

Le gong résonne. Le fracas d’un tambour secoue la pagode au parfum d’encens. Quelques dizaines de fidèles vêtus de toges orange ou bleu gris s’attroupent sous les corniches retroussées. Certains d’entre eux ont le crâne rasé. On récite des mantras : « Nam-mo na ra can tri… » Nous ne sommes pas en Asie, mais bien au fin fond des Laurentides. Bienvenue au temple Tam Bao Son, le plus grand sanctuaire bouddhiste du pays.

Nhuan Tu nous accueille avec un sourire digne du Bouddha lui-même. Elle sera d’ici quelques minutes ordonnée moine bouddhiste. L’événement est rare. Ils sont à peine une vingtaine à avoir été formés au bouddhisme en sol québécois depuis 1999, dans cette petite vallée du comté d’Harrington, à la frontière entre les Laurentides et l’Outaouais.

L’illumination de Nhuan Tu est apparue durant la pandémie, raconte la jeune Québécoise d’origine vietnamienne. « Depuis toute petite, je vais au temple bouddhiste. Et dans le bouddhisme, on parle beaucoup d’impermanence, mais je ne comprenais pas. En pratiquant le métier d’infirmière, j’ai fait face à pas mal d’impermanence, de souffrances. Ça m’a frappé quand je me suis rendu compte que soudainement mes patients disparaissaient. […] Et quand, avec mes collègues, on a été embarqués dans la COVID-19, on a vu qu’un petit virus peut arrêter la planète au complet. Ça nous a ramenés aux bases de l’être humain, l’entraide, le partage et tout ça. Ça m’a poussée à suivre la voie de Bouddha et de ses enseignements. »

Photo: Adil Boukind Le Devoir Bienvenue au temple Tam Bao Son, le plus grand sanctuaire bouddhiste du pays.

Les cheveux fraîchement rasés (pour lutter contre la vanité), la jeune femme entame une vie de rigueur et de discipline. Pas de travail outre l’étude des enseignements du Bouddha et la vie dans le temple. Pas de mari. Pas d’alcool. Régime végétarien. La liste est longue. Entre cinq et dix ans s’écouleront avant qu’elle puisse compléter sa formation. Elle vivra principalement avec les autres moines, dans le temple, et pourra ensuite être appelée à prêcher dans l’un des dix temples mineurs répartis dans les grandes villes du Canada.

« On voue notre vie à aider le monde. C’est notre vocation. Tout ce qui est aux alentours, ce sont des attachements qui créent des souffrances », indique-t-elle. Et puis, « je ne sais pas si dans une autre vie, je vais rencontrer le bouddhisme », ajoute la novice.

À l’origine, une vision

Thich Thien Nghi et sa disciple, la révérende Thich Phô Tinh, ont posé les premières pierres du bouddhisme vietnamien au Québec lors de leur arrivée au tournant des années 1980 en tant que « boat people » fuyant le communisme.

Rien de moins qu’une révélation divine a conduit à l’érection de ce temple, assure la grande maîtresse des lieux, Thich Phô Tinh, qui a elle-même entamé sa formation de moine à l’âge de 7 ans. Après quatre nuits en mer sans nourriture ni eau, elle a reçu la conviction mystique que si elle s’en sortait vivante, elle se devait de construire un temple dans le pays paisible où elle aboutirait.

« Mon maître, quand il fut réfugié au Canada, il a eu un rêve où l’on pouvait voir une montagne, une rivière, très loin de la ville. On a visité un premier site, mais on a été incapables de l’acheter. C’était en Ontario », raconte-t-elle. Le terrain actuel s’est ensuite imposé de lui-même. « Tout ici correspond aux principes du feng shui. Les montagnes de part et d’autre de la vallée ondulent comme la silhouette d’un dragon », explique la dame d'âge vénérable avec l’aide d’un traducteur.

Aujourd’hui, ce lieu sacré s’étend sur plus de 330 acres, soit près de 1,3 kilomètre carré. Un grand bassin rempli de fleurs de lotus appelle à la méditation, tout comme les dizaines de répliques de Bouddha de toutes tailles disséminées dans la forêt laurentienne.

Surtout, clou de cette vallée bénie, une statue de Bouddha chevauchant un dragon trône en haut d’une montagne.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Surtout, clou de cette vallée bénie, une statue de Bouddha chevauchant un dragon trône en haut d’une montagne.

Le colosse de 28 mètres constitue le plus imposant du genre au Canada. Lourd de 360 tonnes de granit de Chine, il fallut 28 conteneurs pour l’acheminer d’Asie en pièce détachée. « Un jour, je suis venue ici et j’ai vu le Bouddha déjà en place, se remémore la révérende. Il n’était pas là en vrai, mais je l’ai vu là. Je regardais sur Google Maps, et même s’il n’était pas encore là, je savais qu’il allait à cet endroit. Et quand j’ai pu commander ce bouddha de Chine, je savais que cette place était vraiment importante. Cette terre est une terre sainte. »

Ce « bouddha de la compassion » inauguré en 2015 devant près de 10 000 personnes ressemble curieusement aux Vierges Marie qui parsèment le territoire québécois, observe un des dévots, Tien Nguyen. « Nous avons trois loyautés. Nos parents, nos maîtres et notre pays. On veut redonner au pays qui nous a accueillis », dit-il.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Un grand bassin rempli de fleurs de lotus appelle à la méditation, tout comme les dizaines de répliques de Bouddha de toutes tailles disséminées dans la forêt laurentienne.

Le fondateur du temple, Thich Thien Nghi, a pris à bras-le-corps ce vaste chantier avec ses disciples. De grosses machineries stationnées en retrait font foi de l’enthousiasme des dévots à rebâtir les lieux sacrés du bouddhisme en Amérique. Et le sanctuaire est appelé à croître. « D’ici jusqu’au grand bouddha de la compassion, nous allons avoir toute une rangée de statues », promet la maîtresse des lieux. Cette allée s’allonge sur près d’un kilomètre.

« Ça fait du bien »

Les dons des milliers de fidèles, de pèlerins ou de curieux qui gravitent autour du temple Tam Bao Son assurent l’indépendance financière du lieu de culte. On vient de Montréal, du Québec, mais aussi de l’Ontario et des États-Unis pour y retrouver ces traditions orientales. Les visiteurs sont en majorité d’origine vietnamienne, mais on en trouve plusieurs de Chine et d’autres origines asiatiques.

Photo: Adil Boukind Le Devoir Le fracas d’un tambour secoue la pagode au parfum d’encens.

« On est croyant, mais pas superstitieux », confie une dame, Mme Nguyen, qui souhaite taire son prénom par modestie. « Je suis bouddhiste, parce que mes parents, mes grands-parents m’ont transmis ces traditions. Mais la religion est “une”. Ça donne la force pour se battre. Pourquoi les gens ont la force de construire ce temple ? C’est la croyance. »

Les bénévoles et les moines s’assurent religieusement que tout est bien entretenu. L’un d’entre eux, qui s’affaire à nettoyer les tables où viennent de dîner quelques visiteurs, se présente comme le chef d’une grosse entreprise de construction. « Une fois par mois, je viens ici parce que ça fait du bien. C’est tout. »

À voir en vidéo