Briser l’isolement des immigrantes afghanes

Makai Aref (à gauche) a fondé le Centre des femmes afghanes de Montréal en 2002 pour permettre aux femmes d’ori- gine afghane de se rassembler et d’échanger.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Makai Aref (à gauche) a fondé le Centre des femmes afghanes de Montréal en 2002 pour permettre aux femmes d’ori- gine afghane de se rassembler et d’échanger.

Apprendre le français, apprivoiser la culture québécoise, briser l’isolement : des dizaines d’Afghanes ayant fui la violence de leur pays trouvent un soutien précieux dans un centre d’aide fondé par l’une des leurs à Montréal.

Makai Aref, une énergique grand-mère de 72 ans, dirige avec sa petite équipe le Centre des femmes afghanes de Montréal (CFAM), qu’elle a fondé en 2002. Le Devoir l’a rencontrée dans le local de l’ouest du centre-ville, où s’activent des femmes de toutes les origines.

Lorsqu’elle parle des Afghans arrivés au Canada après la reprise du pouvoir par les talibans, l’été dernier, Makai Aref secoue la tête. « C’est une longue et triste histoire… » dit-elle. Une histoire qui lui rappelle douloureusement la sienne.

Mme Aref a fui l’Afghanistan en 1992,après la montée en puissance des moudjahidines, un groupe de guérilleros s’opposant aux forces soviétiques et dont une faction est devenue plus tard les talibans. Elle était alors directrice d’école et militait pour les droits des femmes dans son pays. « Quand les moudjahidines sont arrivés, ils ont dit que tous ceux qui travaillaient dans les écoles étaient des communistes. Nous ne nous sentions pas en sécurité et nous avons dû partir », raconte-t-elle.

Avec son mari et ses enfants, elle s’est d’abord rendue au Kazakhstan, où elle a fondé une organisation d’aide aux réfugiés comme elle. Puis, huit ans plus tard, elle a refait ses valises pour venir s’installer au Canada avec sa famille.

À son arrivée à Montréal, elle constate à quel point plusieurs femmes d’origine afghane sont isolées. « Elles restaient à la maison et ne sortaient pas, il y avait une barrière linguistique », note-t-elle. Elle fonde donc le CFAM pour leur permettre de se rassembler et d’échanger autour d’activités — des cours de cuisine, de broderie et de yoga, notamment.

Aujourd’hui, le CFAM offre également des cours gratuits de français et d’anglais à ses membres. « Il y a des gens qui ne suivent des cours de français qu’ici », explique la gestionnaire de projet Victoria Jahesh. Mais l’endroit manque de financement — de la part du gouvernement du Québec, notamment — pour aider plus de gens.

Et, signe que la bataille pour l’épanouissement des femmes Afghanes est loin d’être gagnée, le centre ne fait pas l’unanimité au sein de la communauté des exilés. « Certains cherchent à empêcher les femmes de se rendre [au CFAM], car ils ne veulent pas qu’elles soient autonomes », déplore Mme Aref.

Communauté et réconfort

 

Lors du passage du Devoir au Centre des femmes afghanes de Montréal, on célébrait la fête musulmane de l’Aïd al-Adha. Plusieurs arrivaient avec des plats faits maison à partager ; le sentiment de solidarité était immédiat.

La plupart des femmes présentes ne se couvrent pas la tête et portent des vêtements occidentaux. Une femme vêtue d’une magnifique robe d’un violet chatoyant et portant de longs cheveux bouclés cherche un endroit pour faire ses prières de l’après-midi.

Avant de commencer les festivités, tout le monde se réunit dans une salle pour participer à un cours d’initiation à l’informatique. Leur professeur, un journaliste afghan connu qui réside à Montréal, est présent par l’entremise de Zoom.

Après le cours, alors qu’elles se préparent à manger et à célébrer ensemble, les femmes racontent leurs histoires au Devoir dans un mélange de dari et de farsi, des variantes du persan.

Certains cherchent à empêcher les femmes de se rendre [au CFAM], car ils ne veulent pas qu’elles soient autonomes.

« Je suis arrivée ici seule, sans famille ni connaissances. La solitude me pèse », raconte Morokh, qui vit à Montréal depuis cinq ans. En Afghanistan, elle a été professeure d’université, a travaillé dans la fonction publique et promouvait les droits des femmes. « Au début, je venais juste au centre, mais après un certain temps, la COVID-19 est arrivée et j’ai eu peur de sortir de la maison. »

Aujourd’hui, elle se sent prête à suivre des cours de francisation : elle veut franchir la barrière linguistique qui l’empêche de mettre en valeur ses compétences et son expérience.

Shokoufeh, arrivée à Montréal il y a à peine deux mois et demi, a amené sa jeune nièce au CFAM pour l’Aïd al-Adha. « Son père a été torturé par les talibans », raconte-t-elle. La femme et des membres de sa famille élargie habitent dans un refuge de Montréal en attendant de trouver un logement. « Ensuite, je veux apprendre le français », dit-elle.

Sadaf Rashedi, elle, parle couramment le français. La jeune femme d’origine afghane est née au Québec. Elle étudie à l’Université McGill et fait du bénévolat au Centre des femmes afghanes de Montréal. Chez elle, on parle dari et français, explique-t-elle ensoufflant des ballons. Mais elle constate que ce n’est pas tout le monde qui a cette chance.

« Pour certaines personnes qui viennent ici, c’est difficile de s’intégrer. […] Elles parlent un peu l’anglais, mais l’apprentissage du français peut être un véritable obstacle. »

Quoi qu’il en soit, un sentiment de sécurité et de camaraderie règne au centre. Ici, les femmes Afghanes peuvent raconter leurs expériences et demander de l’aide en toute confiance. Plus important encore, celles qui les entourent partagent leurs racines et, souvent, une partie de leur histoire.

Afin d’avancer, « le premier obstacle à surmonter pour elles est leur isolement », souligne Makai Aref.

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