Le nombre de noyades a bondi avec la pandémie

Afin de contrer le fléau des noyades, des voix s’élèvent pour rendre obligatoires les cours de natation pour enfants.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Afin de contrer le fléau des noyades, des voix s’élèvent pour rendre obligatoires les cours de natation pour enfants.

Devant l’engouement des Québécois pour le kayak, la planche à pagaie et le canot, forcément amplifié par l’obligation de rester à l’intérieur de nos frontières, le nombre de noyades a bondi depuis le début de la pandémie. Afin de contrer ce fléau, des voix s’élèvent pour rendre obligatoires les cours de natation pour enfants et le port de la veste de flottaison à bord de certaines embarcations de plaisance.

« L’été 2020, tout le monde était au Québec, rappelle Raynald Hawkins, directeur général de la Société de sauvetage. Il a fait beau, il a fait chaud… on a même battu des records de chaleur en juillet-août. Dans ce temps-là, les gens veulent être près de l’eau, sur l’eau et dans l’eau. C’est donc la loi des probabilités : plus les gens se baignent, plus on a de risques d’avoir des comportements non souhaités qui augmentent les probabilités de noyade », conclut-il.

De 2009 à 2015, le Québec a déploré en moyenne 80 décès liés aux activités aquatiques par année, selon un rapport du ministère de l’Éducation. Le Devoira obtenu l’accès aux données de la Société de sauvetage, qui confirment la tendance à la baisse observée par les intervenants du milieu avant la pandémie ; moins de 60 noyades sont survenues en 2018 et en 2019.


 

Pourtant, depuis l’arrivée de la COVID-19, les données contredisent ces récents constats : 2020 est seulement la deuxième année en 20 ans où la barre des 90 décès liés à l’eau a été franchie. Ce nombre a légèrement diminué en 2021, à 81 noyades. Et cette année, si les décès d’août à décembre suivent la même courbe que les deux années précédentes, le total devrait de nouveau dépasser les 80. Les données des années 2018 à 2022 sont non officielles, puisqu’elles sont le résultat d’une revue d’articles de presse effectuée quotidiennement par les employés de la Société de sauvetage.

Apprendre à nager, un droit ?

Depuis la pandémie, les enfants craignent davantage la piscine, remarque Nicole Cameron, fondatrice du camp Cameron, situé à L’Île-des-Soeurs, àMontréal. « Mon but, c’est de leur faire aimer l’eau à nouveau. » Comme on s’est habitués à rester à l’intérieur lors des différents confinements, il est aujourd’hui difficile d’aller jouer à l’extérieur et d’essayer de nouvelles activités pour les enfants, observe-t-elle.

Puisque la philosophie du camp est de laisser les petits campeurs prendre leurs propres décisions, ce sont eux qui déterminent chaque jour s’ils se joindront au groupe qui va à la piscine. Et depuis la pandémie, il s’est considérablement réduit. « Le camp entier ou presque était dans la piscine il y a cinq ans ! » lance Nicole Cameron. Aujourd’hui, environ un enfant sur trois manifeste son intérêt pour aller nager.

Pour assurer leur sécurité, chaque semaine, les enfants passent un examen de natation informel sur une distance de dix mètres. Si l’enfant semble à l’aise et ne tente pas de toucher le fond, il obtient un bracelet vert, celui qui lui permet de se baigner dans la partie profonde. Autrement, on l’encourage à s’habituer aux parties moins profondes et on lui apprend quelques trucs pour être plus à l’aise dans l’eau, bracelet jaune ou rouge au poignet.

L’entrepreneuse déplore le manque de disponibilité de cours de natation dans les environs, ayant elle-même tenté d’y inscrire ses deux jeunes enfants cet été, sans succès. Les tout-petits comme les enfants d’âge primaire ayant été privés de cours pendant la plus grande partie des trois dernières années, les parents tentent d’amorcer le rattrapage aussitôt que possible, ce qui crée un encombrement au moment de la réservation des places aux cours, remarque Camille Bouchard, conseillère à l’expérience client aux YMCA du Québec. « On sait que beaucoup de cours — notamment ceux offerts la fin de semaine — sont complets dans l’heure qui suit l’ouverture sur notre site Web », explique-t-elle.

C’est pourquoi Nicole Cameron croit que la nage devrait être enseignée à l’école primaire, une solution à laquelle adhère aussi Raynald Hawkins. « Selon l’Organisation mondiale de la santé, pour réduire le nombre de noyades à travers le monde, il faut enseigner aux enfants d’âge scolaire tous les rudiments de base pour assurer sa survie aquatique. »

On surévalue d’ailleurs trop souvent nos capacités à nager, surtout dans un environnement moins stable qu’une piscine. « On sait plus se baigner qu’on sait nager, affirme le militant. Quand on pose la question, les gens nous répondent systématiquement qu’ils savent nager. Oui, faire deux ou trois coups de brasse quand j’ai les deux pieds qui touchent le fond tout de suite après, ça va bien. Mais les faire dans trois ou cinq mètres de profondeur, c’est pas aussi évident — surtout en état de choc », ajoute-t-il.

Davantage de décès dans les plans d’eau naturels

Cette profondeur de cinq mètres et plus, on la retrouve entre autres dans nos lacs et nos rivières, qui ont été pris d’assaut par des Québécois accablés par la chaleur dans les derniers étés, particulièrement lorsque les piscines publiques étaient fermées ou à accès restreint.

C’est donc là qu’ont lieu le plus grand nombre de noyades chaque année ; depuis le début de 2022, la proportion des décès qui sont survenus dans les eaux naturelles s’élève à 85 %.


 

C’est que l’appel du plein air a été entendu dès le premier confinement : le camping, le ski de fond, mais surtout les sports nautiques ont gagné en popularité. Les ventes de produits nautiques, par exemple, ont grimpé de 36 % entre 2018 et 2021, selon le Conseil québécois du commerce de détail. Ce regain d’intérêt se reflète même dans le nombre de recherches Google effectuées depuis le printemps 2020.


 

Or, les chavirements mortels — tous types d’embarcations confondus — sont passés de 7 à 16 de 2018 à 2021. Cet été, on en compte déjà 9.

C’est la raison pour laquelle Raynald Hawkins milite pour rendre la veste de flottaison obligatoire, « à tout le moins pour les embarcations les plus facilement chavirables, soit celles de six mètres et moins », affirme-t-il.

« Dans 9 noyades sur 10, les gens ne portaient pas ou portaient mal leur veste de flottaison, rappelle-t-il. Et la principale raison pour laquelle les gens ne la portent pas, c’est qu’ils disent ne pas avoir l’intention de se retrouver par-dessus bord. Et moi aussi je leur souhaite qu’ils restent à bord de l’embarcation. Mais si vous avez omis d’attacher votre ceinture dans l’auto, est-ce que vous pensez que vous aurez le temps de l’attacher pendant l’accident ? La réponse est non, et c’est la même chose avec l’eau. Une fois qu’on se retrouve par-dessus bord, il est souvent trop tard. »

Des initiatives pour élargir l’accès aux cours de natation

Trois villes québécoises ont adopté au cours de la dernière année de nouvelles mesures qui visent à donner gratuitement un ou des cours de natation aux enfants grâce au programme Nager pour survivre, de la Société de sauvetage. Dans la capitale nationale, ce sont les enfants de 8 ans et plus qui pourront participer à un cours de natation. Mirabel n’a pas encore précisé les modalités de son programme, qui concernera les enfants en bas âge. Victoriaville offre pour sa part le niveau préscolaire 3-4 ans, et le cours Junior 1 aux jeunes de 5 ans et plus.



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