Le «stealthing», une agression sexuelle répandue mais banalisée

Dans un article scientifique qui porte sur la coercition reproductive, qui a été accepté et qui n’a pas encore été publié, elle et ses collègues révèlent que 23,7% des personnes interrogées leur ont rapporté avoir vécu un retrait non consenti du condom.
Photo: Julia GR Dans un article scientifique qui porte sur la coercition reproductive, qui a été accepté et qui n’a pas encore été publié, elle et ses collègues révèlent que 23,7% des personnes interrogées leur ont rapporté avoir vécu un retrait non consenti du condom.

Le furtivage — le retrait du condom à l’insu du partenaire lors d’un rapport sexuel — est un phénomène plus répandu qu’on ne le pense, montre une nouvelle étude qui confirme que la pratique est courante au Québec. La Cour suprême a clarifié la notion de consentement entourant le stealthing, qui est considéré comme une agression sexuelle, mais de l’éducation reste à faire pour débanaliser le geste, estiment plusieurs intervenants, car celui-ci peut avoir des conséquences importantes sur les personnes qui le vivent.

Il y a quelques années, Elsa* a fait la connaissance d’un homme sur un site de rencontres. Après plusieurs rendez-vous platoniques, elle s’est sentie assez en confiance pour avoir une relation sexuelle. « Il a eu de la difficulté à maintenir son érection. Après quatre ou cinq minutes, tout à coup, il en avait une. Quand il a terminé [la relation sexuelle], je lui ai dit : “Mon Dieu, il est où le condom ?” raconte-t-elle au Devoir. Il m’a répondu : “Je l’ai enlevé tantôt, j’aurais pas eu d’érection sinon” », se souvient Elsa, qui désire taire son identité.

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

Elle est restée couchée une heure sur le lit, « les yeux au ciel ». L’homme s’est endormi, et elle est partie. « Je ne l’ai jamais revu, laisse-t-elle tomber. J’ai trouvé ça horrible, je me suis sentie violée. Je n’ai revu personne après ça, je me suis enfermée dans une bulle. Ça a vraiment eu un effet catastrophique. »

Le phénomène du furtivage est peu documenté au Canada, mais il est bien présent, mentionne au Devoir Sylvie Lévesque, professeure au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « C’est extrêmement élevé, c’est assez alarmant comme phénomène », lance la chercheuse, qui a étudié le sujet dans les dernières années.

Dans un article scientifique qui porte sur la coercition reproductive, qui a été accepté et qui n’a pas encore été publié, elle et ses collègues révèlent que 23,7 % des personnes interrogées leur ont rapporté avoir vécu un retrait non consenti du condom. « Je pense que ce geste est banalisé : pour certaines personnes, ce n’est pas important, pas grave de le faire », lance-t-elle. Le geste n’est pourtant pas sans impacts. « Quand quelqu’un vit ça, il y a un risque de grossesse, un risque d’ITSS [infection transmissible sexuellement et par le sang] et le sentiment d’avoir été trompé », insiste-t-elle.

Les données récoltées par les auteurs de l’étude ne sont pas populationnelles, nuance-t-elle. Les 427 personnes qui ont répondu à leur questionnaire ont été recrutées au Québec et en Ontario à travers des cliniques, les réseaux sociaux ou des organismes communautaires.

La récente décision de la Cour suprême pourrait aider à lever le voile sur la gravité du geste, pense-t-elle. « Dans la population, on a besoin de s’arrêter et de réfléchir à ça, de se secouer par rapport à ces comportements », lance-t-elle.

Dans sa décision de 187 pages rendue le 29 juillet dernier avec une majorité de cinq juges sur neuf de la Cour suprême, la juge Sheilah L. Martin confirme que cette forme d’agression sexuelle est de plus en plus courante. « Malheureusement, le refus ou le retrait du condom, même si son utilisation a été demandée et exigée, n’est pas chose rare. Au cours des dernières années, le phénomène est devenu l’objet de recherches en sciences sociales et de reconnaissance accrue au sein de la société », écrit la magistrate.

La décision de la Cour suprême témoigne d’une approche qui sera plus favorable aux plaignantes, pense la juriste Suzanne Zaccour. « Le stealthing a toujours été une agression sexuelle. Jusqu’à cette décision, il fallait démontrer que le consentement avait été vicié non seulement pour prouver la malhonnêteté du partenaire, mais aussi pour démontrer que tu as été exposée à des risques de lésions, dont la grossesse et les maladies transmissibles », explique l’avocate responsable de la réforme féministe du droit pour l’association nationale Femmes et droit.

« La question à laquelle devait répondre la Cour suprême, c’était de savoir, est-ce que le retrait du condom constitue ou non une violation de consentement ? Et la majorité a dit oui, donc on n’a pas à se demander si le partenaire était malhonnête en enlevant le condom, il a brisé le consentement, donc c’est une agression sexuelle, point », ajoute-t-elle.

Ce ne sont toutefois pas toutes les personnes qui le subissent qui le voient comme un geste criminel, même s’il peut susciter de la colère. « Chez les personnes avec qui nous avons parlé, il y a un peu de tout, mentionne Sylvie Lévesque. Il y a une zone grise autour de ça. »

Des impacts réels

 

Les conséquences, elles, peuvent être bien réelles. Chez Quorum, une clinique située à proximité du Village à Montréal et spécialisée en santé sexuelle et en ITSS, des patients ont rapporté avoir subi du stealthing. Le processus du dépistage peut être long, stressant et anxiogène, et certains ont contracté une infection.

« Ce sont des enjeux qui sont réels dans notre pratique », souligne le Dr Andrew Bui-Nguyen, médecin de famille à la clinique. Des patients demandent une prophylaxie post-exposition (PPE), qui prévient la transmission du VIH après une exposition potentielle dans un délai maximal de 72 heures. D’autres tests pour détecter des ITSS sont également menés par la bande. « On les revoit un mois après leur médication de 28 jours, et ensuite à trois mois », dit-il.

Certains résultats aux tests peuvent être faussement négatifs dans les 70 heures qui ont suivi la relation sexuelle, et prendre quelques semaines avant d’être positifs. « Il faut les répéter dans le temps pour s’assurer que la fiabilité augmente », dit-il, et il est possible qu’une ITSS soit détectée plus tard dans un test de contrôle.

« Ça reste une période de stress, d’incertitude et d’inquiétude pour la personne. C’est un signe qu’il y a besoin de prendre ça en considération quand on parle de consentement », souligne-t-il, ajoutant qu’il faut discuter de la question de façon ouverte. « Comme professionnel, quand je vois quelqu’un qui a subi du stealthing, je prends toujours ça au sérieux parce que ça peut être une porte d’entrée d’une infection ou d’une grossesse non désirée. »

Le Devoir a contacté plusieurs cliniques de dépistage et d’avortement dans les derniers jours. Le phénomène est connu, mais très peu discuté. Certaines ont rapporté ne pas avoir eu de conversation à cet effet avec leurs patients. D’autres cliniques n’ont pas souhaité en parler ou n’ont pas donné suite à nos demandes d’entrevues.

Travail d’éducation à faire

Des personnes gardent un mauvais souvenir de leurs interactions à ce sujet avec des professionnels de la santé, parfois peu sensibilisés à ces questions.

C’est le cas d’Elsa. En dehors de ses enfants, elle ne s’est en effet confiée qu’à une seule personne au sujet de son agression : son médecin. Mais elle était loin de s’attendre à la réaction de cette dernière lors de sa consultation dix jours plus tard pour passer des tests de dépistage.

« Elle m’a demandé si j’avais un nouveau partenaire. Je lui ai dit qu’il avait enlevé le condom après quelques minutes sans mon consentement. Je me suis alors mise à pleurer et je lui ai dit que je me sentais comme si je m’étais fait violer. Elle s’est déplacée dans la pièce et elle m’a tapoté l’épaule en me disant : “Mais non… On va juste s’assurer que tu n’as rien attrapé, mais ce n’est pas si grave que ça. L’important, c’est que tu sais qu’il ne te respecte pas et que tu ne le reverras pas” », se souvient Elsa, encore secouée par la réaction de sa médecin.

« À plusieurs reprises, les personnes que nous avons interrogées ont tenté d’en parler, mais il n’y avait pas tellement d’ouverture, confirme Sylvie Lévesque. Je ne dis pas que c’est de la faute du personnel soignant, mais c’est plus méconnu. » L’experte a dirigé la rédaction d’un guide à l’attention des professionnels de la santé et des intervenants pour les sensibiliser à la coercition reproductive, qui comprend le stealthing. « De plus en plus, ça va être intégré dans les pratiques », espère-t-elle.

« Si un professionnel ouvre la question et s’intéresse à ça, ça ouvre l’espace pour en discuter, croit-elle. Il peut ensuite lier ça à d’autres services. Ça peut être rassurant et bienveillant, et ça peut aider les personnes qui ressentent de la honte ou de la culpabilité. »

*Nom fictif. L’intervenante a choisi de témoigner sous couvert de l’anonymat pour éviter que son agression soit connue de son entourage.



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