Parfois je danse

Cette photo a été prise en 2010, alors que l’école secondaire était accessible aux jeunes filles afghanes. En mars dernier, le gouvernement des talibans a interdit l’école secondaire aux filles à travers l’Afghanistan. 
Photo: Wikicommons Cette photo a été prise en 2010, alors que l’école secondaire était accessible aux jeunes filles afghanes. En mars dernier, le gouvernement des talibans a interdit l’école secondaire aux filles à travers l’Afghanistan. 

Les fenêtres accompagnent nos vies, les jalonnent, éclatantes ou ombreuses en fonction de la lumière, des saisons et de nos états d’âme. Médiation entre l’intérieur et l’extérieur, elles incarnent ouverture ou enfermement, évasion ou refuge. Au gré de ses chemins récents, notre collaboratrice Monique Durand ouvre quelques fenêtres donnant sur l’ici ou l’ailleurs, bien contemporaines ou rappelant l’Histoire. Sixième de sept articles de notre série Fenêtres.

Il y a des fenêtres qui incurvent notre existence à jamais. Mais c’est à peine si elle les a vues, ivre de fatigue, traumatisée, à moitié morte. Petites fenêtres étanches à double paroi, hublots au-dessous desquels elle était assise, dans l’appareil militaire qui l’emportait de Kaboul à Paris avec des centaines d’autres femmes, hommes et enfants qui fuyaient les talibans, tous tassés comme des sardines, assis sur le plancher de l’aéronef.

Fatima était trop exténuée pour dire au revoir à l’univers qu’elle quittait, à jamais peut-être. N’avait pas pu transmettre un mot à sa mère pour lui dire : je suis partie. N’avait même plus les ressources pour se dire adieu à elle-même. Car elle deviendrait une autre.

Depuis un moment déjà, elle se faisait appeler Fati. « Fatima est le prénom de la fille du prophète Mahomet. Je voulais m’éloigner de tout ce qui était religieux. J’ai décidé que je m’appellerais Fati. » Exit Fatima.

Fati, donc. 22 ans. Des yeux comme des sources vives, une candeur à désarmer une légion. Elle n’a plus peur de rien après avoir connu l’effroi de son départ de Kaboul. Je fais sa connaissance au centre Intermondes de La Rochelle, en France, où elle est reçue comme artiste-peintre.

Ses parents avaient fui l’Afghanistan lors du premier régime taliban à la fin des années 1990 pour se réfugier au Pakistan voisin, à Quetta. C’est dans cette ville que Fati est née et a grandi, au sein d’une famille conservatrice et rigoriste. « Petite, j’aimais chanter et me prendre pour une vedette. Dans ma société, c’est mal vu de chanter, de danser. J’ai accepté la réalité. » Elle adorait courir au grand air et au soleil avec les autres enfants, filles et garçons.

« Un après-midi, j’avais 10-12 ans, ma mère m’a dit : tu ne peux plus aller jouer dehors. Tu es trop grande maintenant. » Fati faisait ce jour-là son entrée dans le monde clos des femmes de sa société. C’est d’une fenêtre de la demeure familiale qu’elle allait désormais voir les autres jouer, surtout les entendre, et surtout les garçons.

Heureusement, il y avait l’école pour respirer un peu d’ailleurs. Elle était une élève très douée. « Nous n’avions pas le droit de poser des questions en classe. Nos enseignantes étaient considérées comme compétentes quand régnait dans leur classe un silence absolu. »

Se découvrir

 

En 2016, convaincue qu’avec l’intervention des pays occidentaux, la menace talibane est écartée, au moins à Kaboul, la capitale, sa famille revient s’y installer. C’est peu de temps après que Fati se voit attribuer une bourse d’études en arts qui va bouleverser sa vie. Elle est admise à l’Université de Lahore, deuxième ville du Pakistan, où elle découvre qu’un autre monde existe.

Mais Lahore est aussi une cité très conservatrice, non ? « La Faculté des arts était une petite enclave accueillant des enfants de familles riches, souvent éduqués en Occident et partageant d’autres valeurs que celles de leur société. Là, je pouvais poser des questions, on m’encourageait même à le faire ! Oh ! My God, ce que j’ai appris là ! » Elle mord dans le Oh ! My God ! « Je n’avais jamais parlé de moi. On ne m’avait jamais demandé ce que j’aimais, pensais, ce que je voulais devenir. Je me suis découverte moi-même. »

Elle me montre en photo un tableau aux couleurs vives avec, au centre, un faciès de femme aux yeux tristes et cernés. Intitulé Visage de mère, elle l’avait peint à Lahore. « Vous savez, chez nous, les femmes sont souvent battues. Elles en gardent des yeux au beurre noir et vert. » J’ose la question : ta mère aussi, Fati ? Long silence. Je devine la réponse.

Un jour, à Kaboul, devant la fenêtre où entrait la folle lumière, elle s’est étendue sur le sol de sa chambre, abandonnée au soleil, offrant sa peau nue aux rayons. Comme un acte d’affranchissement. Un autre jour, elle a retiré le hidjab qui recouvrait ses cheveux. Elle était dans l’avion entre Kaboul et Lahore. Elle l’a juste laissé choir sur son épaule, l’air de rien. Petite cérémonie de l’intime, soi avec soi.

Le retour des talibans

 

15 août dernier. Il y a un an presque jour pour jour. L’impensable se produit : les talibans sont de retour à Kaboul. Fati s’y trouve pour les vacances, en attendant de retourner à ses études à Lahore. « Tout s’est arrêté dans la ville. Tout. » Théâtre muet, sidération générale. Les habitants sont sonnés par la nouvelle.

Une tante installée à Paris place immédiatement le nom de Fati sur une liste de personnes en danger, susceptibles d’être la cible des talibans, comme le sont les étudiants en arts. « Précipite-toi à l’ambassade de France », lui a enjoint sa tante. Il faut qu’elle quitte Kaboul sur-le-champ. « Je n’ai pris que mon ordinateur portable. » Après moult péripéties affolantes, la vision hallucinée d’hommes à barbe, à turban et à mitraillette, son autobus vers l’aéroport pris au milieu des tirs de mortiers, le son infernal des hélicoptères au-dessus et, pour finir, la crainte de mourir étouffée par la foule qui l’enserre de partout et se précipite vers les avions — un inconnu plus grand derrière moi soufflait dans mes narines pour que je puisse respirer —, elle monte enfin à bord.

« J’avais tant rêvé de voir Paris. Je n’ai rien vu, j’ai pleuré pendant les deux semaines qu’on y a passées, dans un hôtel assigné par le gouvernement français. » Puis elle est envoyée à Vannes, sur la côte ouest de la France, où l’attendent un petit appartement et une allocation de subsistance. « En arrivant, j’ai vécu un vrai cauchemar. Je sanglotais, tremblais, délirais, je ne parlais pas un mot de français, je ne comprenais rien à cette vie nouvelle que j’avais si fortement espérée. »

Photo: Fournie par Fati Fenêtre de l’appartement de Fati à Vannes, en France. « Ma fenêtre est mon rayon d’espoir. »

Des dimanches pour danser

 

Elle se remet petit à petit, chaque jour un peu plus. Elle sait que ce sera long. Mais à 22 ans, on a toute la vie. Fati s’est inscrite en arts à l’Université de Lorient, un peu au nord de Vannes. « Une salle de classe représente pour moi quelque chose de précieux. J’y trouve ma joie. » Elle s’y rend chaque jour par rail. Que se dit-elle, le nez collé dans la fenêtre du train à voir défiler les paysages de Bretagne ? « Oh ! My God !Où suis-je ? » répond-elle en riant.

Ses parents, au début dérangés devant la transformation de leur fille — « un jour, j’ai osé leur envoyer une photo de moi sur Instagram » —, sont aujourd’hui devenus ses principaux soutiens. Elle leur parle tous les jours. Entre Vannes, Lorient et Kaboul, un long rayon de joie, de nostalgie parfois. « Je partage mes lectures avec ma mère. » À une proche afghane qui critiquait le mode de vie de Fati, sa mère a fait une réponse sans appel : « C’est la vie de ma fille, un point c’est tout. » « Ces paroles sont ce que j’ai entendu de plus beau de la bouche de ma mère, s’émeut la jeune femme. J’ai un peu changé ma famille. »

Le dimanche, Fati se repose. « Je m’assois devant ma fenêtre, je regarde les passants, les voitures, les arbres agités par le vent, les oiseaux voltiger dans le ciel. Ma fenêtre est mon rayon d’espoir. » Elle fait une pause. « Parfois je danse. »



À voir en vidéo