Un crime politique?

L’indicateur imprudent aurait peut-être été abattu par des espions communistes à la solde de Moscou.
Illustration: Stéphane Poirier L’indicateur imprudent aurait peut-être été abattu par des espions communistes à la solde de Moscou.

Dans les précédents épisodes, nous avons dressé le portrait de deux Ukrainiens évoluant dans les années 1930 à Montréal, mus par des convictions radicalement opposées à propos de la révolution russe. Dans ce dernier texte de notre série, nous allons poursuivre l’enquête sur l’assassinat du premier personnage, l’indicateur Soulgikoff. Il s’agit notamment de savoir si le second, l’espion Volodarsky, a pu être impliqué dans ce meurtre survenu en août 1934.

Pour s’approcher du cercueil d’Alexandre Soulgikoff, en cette ardente après-midi d’août 1934, il faut savoir jouer des coudes. Près de 2000 personnes se massent dans le centre de Montréal pour accompagner la dépouille de l’Ukrainien depuis l’église orthodoxe grecque de la rue Champlain jusqu’au cimetière Mont-Royal. La consternation règne parmi ses nombreux amis engagés dans la lutte anticommuniste : personne ne s’attendait à ce que ce collaborateur de la Sûreté provinciale soit froidement exécuté dans les rues d’ordinaire si calmes de la ville.

Personne ou presque, car l’homme âgé de 55 ans s’était confié quelques jours avant le drame à l’un de ses proches sur la façon dont il voulait être inhumé. Pressentant une mort brutale, Soulgikoff lui avait alors fait part de sa volonté d’être enroulé dans un drapeau impérial russe, tenant dans les mains une image du tsar déchu Nicolas II. Ses dernières volontés, qui soulignent sa nostalgie de la Russie prérévolutionnaire, ont été respectées, et « plusieurs images saintes, dons de sa mère, alors qu’il était encore petit enfant, ont été placées dans le cercueil », ajoute le journal La Presse, qui relate la cérémonie.

Les journaux ne perdent pas une miette des funérailles et de l’enquête en cours, car l’opinion publique frémit devant la « menace rouge ». Deux sergents-détectives de la police de Montréal sont mobilisés pour trouver rapidement les assassins. Ils fouillent l’appartement de la victime et épluchent sa volumineuse correspondance pour découvrir ses ennemis.

Des fréquentations interlopes

 

Des facettes méconnues du personnage commencent à affleurer. On lui attribue ainsi d’innombrables métiers depuis son arrivée au Canada en 1922 : menuisier, peintre, et même docteur. Il aurait illégalement pratiqué la médecine à Québec pendant quelques mois, avant de s’installer à Montréal. En scrutant son entourage, les policiers découvrent que leur informateur prêtait de l’argent à des taux usuraires. Un de ses débiteurs, harcelé par ses soins, est d’ailleurs considéré comme suspect, avant d’être innocenté.

L’attention des détectives se porte alors sur une femme qui se présente comme une aristocrate russe, que côtoyait Soulgikoff. La « princesse Orlovsky » aurait été dénoncée à plusieurs reprises par l’indicateur pour des faits de vol. Résolue à se venger, elle aurait, soupçonne-t-on, commandité le meurtre. Cette piste ne tiendra pas longtemps la route, mais elle attire l’attention sur les fréquentations ambiguës du personnage, qui n’était pas seulement engagé dans la lutte contre les communistes.

« On admet que l’on n’est pas plus avancé dans l’affaire Soulgikoff qu’au premier jour de cette tragédie. Comme nous l’expliquait un des policiers chargés de l’enquête, il y a trop de pistes », déplore ainsi La Presse. Déstabilisés par ces révélations, ses amis commencent à remettre en cause certains pans de sa biographie difficiles à vérifier. L’image de l’homme incorruptible se craquelle sous le poids des rumeurs : « certaines personnes laissent maintenant entendre que ses activités montréalaises dépassent de loin celles d’un indicateur de police classique… », révèle The Gazette.

Nouveau carnage à Montréal

Un nouveau bain de sang dans les rues de Montréal vient renforcer les doutes naissants. Le 21 août 1934, Charles Feigenbaum, petit arnaqueur de la mafia juive montréalaise, est froidement abattu de six balles au cours d’un guet-apens, tout près du mont Royal. La police relève d’étranges similitudes avec le meurtre de Soulgikoff : trois hommes utilisant le même calibre de pistolet ont commis ce meurtre en pleine rue avant de prendre la fuite à bord de leur véhicule. Les détectives et le coroner annoncent rapidement qu’ils relient les deux meurtres.

Le profil des victimes présente en outre un point commun important : les deux hommes livraient des informations à la police. À peine un an auparavant, Charles Feigenbaum avait fait chuter deux trafiquants de drogue d’origine juive, lourdement condamnés à la suite de son témoignage. Désormais, aucune piste n’est écartée par les enquêteurs, qui envisagent même des liens entre Soulgikoff et la mafia.

Une expertise balistique — Montréal est alors en pointe dans ce domaine — dissocie finalement les deux affaires, car les armes utilisées sont en fait très différentes d’une scène de crime à l’autre. L’hypothèse de la pègre fait long feu, et les regards se tournent vers la communauté russe. « Les détectives ont appris que le meurtre de Soulgikoff fut perpétré de la même façon que les exécutions sont faites en Russie. Il est d’usage en ce pays de faire ronfler à toute force le moteur d’un véhicule tandis que la victime ou les victimes sont tuées », avance L’Action catholique à la fin du mois d’août.

Des tueurs aux ordres de Moscou

 

Cette thèse est cohérente quand on sait à quel point Soulgikoff a attisé la haine des militants communistes venus d’Europe de l’Est. Privilégiant son image à sa sécurité, Soulgikoff s’est fait remarquer à travers ses interventions tonitruantes dans les journaux et les tribunaux. L’Ukrainien s’est fortement impliqué pour déjouer les mouvements sociaux au profit de la Sûreté provinciale. Quelques semaines avant sa mort, il avait participé à la violente répression de la grève des ouvriers majoritairement slaves à Noranda (grève des Fros). En novembre 1935, un autre indicateur servant la police dans cette zone est retrouvé assassiné. Il n’en faut pas plus pour que la presse esquisse la présence au Québec d’une cellule de tueurs pilotée par Moscou pour supprimer les opposants.

Cette piste ne sera jamais explorée par la police… Spécialiste du communisme au début du XXe siècle, l’historien torontois Tyler Wentzell décrypte cette négligence : « À cette époque, la police consacrait ses faibles moyens à la surveillance des activités officielles du parti communiste en infiltrant ses réunions publiques et en scrutant ses publications. Le contre-espionnage a été totalement négligé. » Naïf sur la question, le Canada a laissé les agents des services secrets russes s’implanter sur le territoire. Notre second personnage, Joseph Volodarsky, espion communiste à la solde de Moscou, a justement repéré le Canada comme porte d’entrée idéale en Amérique du Nord.

Une élimination politique

 

Arrivé en 1933 sur le continent, ce représentant du NKVD (ancêtre du KGB) est passé à l’action en s’appuyant sur les partis communistes locaux, notamment au Québec. Le service secret russe a plusieurs fonctions. Outre collecter des informations secrètes, il peut aussi servir à éliminer des ennemis gênants pour le régime, partout dans le monde. Dans les années 1930, les soutiens de Trotski, rival de Staline, sont assassinés de façon méthodique, en Europe et même aux États-Unis. Les Russes blancs comme Soulgikoff, opposants à la révolution communiste, sont aussi dans le viseur, malgré leur exil.

« Dans le cas de Soulgikoff, une élimination politique me semble plausible. Il y a des cas célèbres d’officiers de l’Armée blanche qui ont ensuite été supprimés par Moscou pendant cette période à l’étranger ! » lance Alexandre Jevakhoff, historien français, spécialiste de l’histoire de ces monarchistes. Le général Alexandre Koutepov, qui coordonne la lutte contre le régime stalinien depuis Paris, est une victime emblématique du NKVD. Comme Soulgikoff, il sera leurré par un faux rendez-vous qui le conduira à sa perte. « Souvent, les agents du NKVD comme Volodarsky étaient juste les commanditaires. Ils s’appuyaient sur des supplétifs locaux pour effectuer la sombre besogne et garder leur couverture », explique Alexandre Jevakhoff.

Si Paris et Montréal laissent les agents soviétiques circuler, Londres a pris les choses en main. La machination visant à récupérer des plans d’armes secrètes, qui a nécessité le faux passeport obtenu par Volodarsky en 1936, échoue lamentablement deux années plus tard. En démasquant les agents du NKVD, le contre-espionnage anglais découvre la filière des faux papiers de Montréal. Alertée, la Gendarmerie royale du Canada arrête Volodarsky. Interrogé à de multiples reprises, l’homme, identifié comme un des rares agents du NKVD au Canada à l’époque, livrera quelques secrets pour éviter la prison, mais refusera toujours de lever le voile sur ses actions à Montréal.

 

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