Tuvalu - La route «point tv»

Funafuti (Tuvalu) — C'est le paradoxe de Tuvalu. Le pays ne compte à ce jour qu'une centaine d'ordinateurs, tout comme un nombre restreint d'internautes: 87 au total, selon les chiffres officiels, qui utilisent un réseau pourtant performant — quand le satellite ne tombe pas en panne — afin de se promener sur le Web. Et pourtant, chaque jour l'ensemble des quelque 5000 habitants de Funafuti, l'atoll principal de Tuvalu, sont en mesure de saisir toute l'efficacité du cyberespace en circulant, non pas sur l'autoroute de l'information, mais plutôt... sur la route bien réelle et goudronnée que l'on surnomme «point tv».

Cette route de huit kilomètres, qui parcourt l'île du sud au nord, a en effet été construite quelques mois à peine après la vente des droits d'exploitation du «.tv» — le «.ca» des Tuvaluans, qui termine les adresses sur le Web ou les adresses de courriel — à une entreprise canadienne, Idealab.

C'était en 2001. «La route, faite de coraux avant, a été asphaltée», se souvient Camille Desrosiers, missionnaire québécois de 76 ans vivant depuis 19 ans à Tuvalu, où il a charge d'une église catholique près du port. «Le gouvernement a aussi installé des lignes électriques et des lignes de téléphone qui ont été enfouies le long de la route. Ç'a été tout un changement»... accompagné aujourd'hui d'une petite déception pour le pays tout entier.

Et pour cause. Des 50 millions sur 10 ans promis par l'entreprise canadienne en échange de ce suffixe au potentiel réticulaire inespéré pour Tuvalu — le «.tv» étant très prisé par les sites de chaîne de télévision comme de ceux qui gravitent autour —, le gouvernement n'a à ce jour reçu que 14 millions. «Idealab a fait une promesse, mais elle n'avait pas l'argent nécessaire pour la tenir», résume le premier ministre, Maatia Toafa.

Des grenailles

Dommage car, en cédant ses droits, le pays comptait bien aller chercher là l'une des plus importantes sources de revenus de sa courte existence — le pays est indépendant depuis 1978 — afin de se sortir un peu de la misère. Tout au plus, il doit désormais se contenter de quelque deux millions de dollars par année, qui alimentent un revenu national d'environ 28 millions, depuis que les termes de l'entente ont été revisités avec un nouveau partenaire, l'américain VeriSign. «Nous sommes aujourd'hui plus en confiance, ajoute-t-il. Une délégation de Tuvalu est d'ailleurs partie cette semaine aux États-Unis pour négocier une augmentation de notre redevance. Et nous pensons l'obtenir.»

C'est que, dans un pays où les ressources naturelles sont quasi nulles, tous les moyens sont bons pour faire rentrer de l'argent dans les coffres. Exit toutefois la vente de codes téléphoniques pour lignes érotiques — bannie du programme du gouvernement il y a quelques années sous la pression religieuse de ces citoyens —, Tuvalu fait désormais dans le cyberespace pour améliorer son quotidien, mais aussi dans la vente de droits de pêche dans ses eaux territoriales.

Autre entrée d'argent: les hôtels, restaurants et commerce du pays, bien sûr, tout comme les amendes infligées aux bateaux étrangers tentant de taquiner le poisson dans les eaux tuvaluanes sans autorisation. Chose que le pays peut facilement faire aujourd'hui grâce à son nouveau patrouilleur, utilisé en collaboration avec la Navy australienne. «Mais la première reste encore l'argent que les Tuvaluans vivant à l'étranger envoient ici, dit M. Toafa. Tout comme l'argent gagné par nos marins.»

Et Tuvalu, qui faute d'autres ressources a décidé de miser sur celle-ci, ne manque pas de marins. En effet, près de 500 hommes, formés à l'école maritime d'Amatuku, sur l'atoll de Funafuti, sillonnent aujourd'hui les mers sur les navires d'une entreprise allemande. Avec, à la fin du mois, «un salaire variant entre 500 $ et 1000 $», dit le capitaine John Hensford, d'Alpha Pacific Navigation, qui a pignon sur rue à Funafuti. Ce qui permet de mettre cochon, corned beef, café instantané et beurre en conserve sur la table, téléviseur et lecteur de DVD dans le salon et parfois voiture sur les routes, dont les Tuvaluans plus fortunés que la moyenne sont particulièrement friands. Le pays compte à ce jour près d'une centaine de véhicules — y compris quelques carcasses se décomposant au bord de la route. De quoi permettre aux propriétaires d'exprimer leur goût de l'évasion, du confort, de la liberté et de la réussite sociale sur les 8 km de la route «point tv».