Pas qu’à Hockey Canada: abus et performances se côtoient

Le monde du hockey n’a pas le monopole de la culture du silence autour des cas d’abus et de mauvais traitements. Spécialistes et militants blâment un système sportif basé sur les performances et les gains financiers à court terme.
Photo: Amélie Lehoux Le monde du hockey n’a pas le monopole de la culture du silence autour des cas d’abus et de mauvais traitements. Spécialistes et militants blâment un système sportif basé sur les performances et les gains financiers à court terme.

Le monde du hockey canadien n’a pas le monopole de la culture du silence autour des cas d’agressions et de mauvais traitements : ces problèmes sont également fréquents dans d’autres organisations sportives au pays. Spécialistes et militants montrent du doigt un système basé sur les performances et les gains financiers à court terme.

« Je suis contactée par énormément de gens issus de différents sports. Soccer, ski de fond, boxe, lutte… Je crois que c’est partout. »

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

Au bout du fil, l’ex-gymnaste canadienne Kim Shore est catégorique : un problème généralisé existe au sein des fédérations sportives au Canada, dont le mode de fonctionnement toxique aurait fait selon elle « des milliers » de victimes depuis de nombreuses années. Les récents scandales à Hockey Canada ne seraient qu’un triste exemple parmi d’autres, la plupart jamais documentés.

« Je ne sais pas à quel point c’est envahissant dans chaque sport, mais je peux dire qu’en gymnastique, ça touche de jeunes enfants », lâche celle qui a notamment siégé au conseil d’administration de Gymnastique Canada avant de devenir militante « pour mettre fin à l’abus systémique dans le sport », comme elle se présente sur sa page Twitter.

L’émotion dans la voix, elle raconte que c’est en voyant sa propre fille évoluer dans ce sport qu’elle s’est rendu compte que les pratiques n’avaient que trop peu changé depuis l’époque où elle était elle-même athlète. Le problème serait encore bien présent aux plus hauts échelons du monde sportif, selon elle.

« Je crois qu’on a construit un système qui est mené par les résultats, dit-elle. On est très concentré sur comment obtenir de bonnes performances, maintenant, rapidement, et auprès de très jeunes gens… D’enfants. »

Les autres disciplines touchées

 

Plusieurs universitaires et chercheurs sont arrivés exactement à la même conclusion. Un groupe de 28 spécialistes du Canada anglais ont d’ailleurs publié une lettre à la ministre fédérale des Sports, Pascale St-Onge, pour affirmer que les révélations choquantes à Hockey Canada sont loin d’être des incidents isolés.

« Ces problèmes [sont] systémiques, et un symptôme d’une culture profondément ancrée dans le hockey et dans d’autres sports au Canada », écrivent-ils, de nombreuses preuves à l’appui.

Les récentes manchettes sur Hockey Canada n’étaient d’ailleurs « d’aucune surprise » pour Gretchen Kerr, doyenne de la Faculté de kinésiologie et d’éducation physique à l’Université de Toronto et signataire de la lettre.

« Je crois que c’est un problème généralisé, confirme-t-elle au Devoir. Même si la situation au hockey est peut-être différente, puisque dans ce cas, on voit des athlètes qui sont des agresseurs, et non des victimes. Quoique certains [joueurs de hockey] ont probablement aussi été des victimes. »

Un constat partagé par son collègue Peter Donnelly, professeur émérite en politiques sportives qui étudie la question depuis près de 40 ans. « Nous voyons des situations dans lesquelles les joueurs plus âgés malmènent des athlètes plus jeunes : de l’intimidation, des violences physiques, des actions commises lors d’initiations… Mais le pire, et de loin, est les situations d’abus d’entraîneurs envers de jeunes athlètes. Des entraîneurs qui ont un style autoritaire, ce qui est probablement aussi le style le plus fréquent des entraîneurs. »

Le professeur de l’Université de Toronto prédit que la nouvelle commissaire à l’intégrité dans le sport, en fonction depuis juin, sera « submergée » de témoignages de sévices en tout genre.

Spécialiste de la psychologie du sport et de la performance, Joëlle Carpentier en rejette elle aussi la responsabilité sur une culture dans le sport « très axée sur les résultats » : une philosophie du court terme obsédée par l’obtention des médailles, et du financement qui va avec.

« Il y a une fausse croyance qui perdure selon laquelle, pour avoir de bons résultats, on doit avoir des entraîneurs qui sont plus durs physiquement, mentalement. […] Alors que la science est très claire : ce qui permet l’atteinte de l’excellence, sur le long terme, ce sont des athlètes qui vont bien », explique la professeure à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

Un changement de culture

 

Comment cet objectif de performance peut-il mener à de graves crimes, comme des agressions sexuelles ?

« Les emplois des entraîneurs, des responsables de l’équipe nationale, de tous les administrateurs, dépendent des performances d’enfants [les athlètes mineurs]. Chaque fois que vous avez une situation comme celle-là, vous verrez de l’exploitation. Il y a un détournement du bien-être des athlètes », tranche la professeure Gretchen Kerr.

« Le sport est la seule institution dans laquelle les enfants ne sont pas une catégorie protégée », se désole quant à lui Peter Donnelly. Il croit toutefois que le grand public a été sensibilisé à cette question lors de la triste affaire de dopage impliquant la patineuse russe Kamila Valieva, âgée de 15 ans, lors des Jeux olympiques d’hiver de 2022. « Ce que ça prend, c’est plus de règles. »

Les joueurs de hockey masculins, pour leur part, sont glorifiés dans la société canadienne, remarque Joëlle Carpentier. « Ça leur met dans la tête qu’ils ont certains droits sur d’autres personnes », analyse-t-elle. Ces joueurs bénéficient donc du même passe-droit issu de la culture du silence que les entraîneurs dans d’autres disciplines.

« Quand [les signalements] arrivent à l’attention des gestionnaires, on se dit qu’on ne doit pas nuire à la carrière des athlètes ou des entraîneurs, parce qu’on en a besoin pour les résultats. Parce que les résultats sont plus importants que les humains. »

Malgré l’accumulation des scandales ces dernières années, les différents observateurs joints par Le Devoir restent plutôt optimistes quant au changement de culture promis au hockey et dans le monde du sport en général.

Un premier code de conduite pour le sport a d’ailleurs vu le jour au Canada en 2019, et le gouvernement fédéral a nommé en juin l’ex-athlète de l’équipe nationale de natation artistique Sarah-Ève Pelletier comme toute première commissaire à l’intégrité dans le sport.

La ministre des Sports, Pascale St-Onge, a affiché son intention de rendre tout financement fédéral aux fédérations sportives conditionnel à l’acceptation de l’autorité de cette commissaire, qui pourra alors recueillir de manière indépendante et anonyme les plaintes des athlètes et du public.

Seuls quatre organismes sont pour l’instant signataire, mais des dizaines d’autres seraient en négociations avec le bureau de la commissaire pour s’ajouter à la liste.


Cinq autres sports traversés par des scandales

Ski alpin

L’ex-entraîneur de ski féminin Bertrand Charest avait recours au sexe, à la menace, à la culpabilisation et à l’indifférence pour manipuler les skieuses sous sa responsabilité tout au long des années 1990. Selon des victimes, la fédération sportive Canada alpin n’avait rien fait pour les protéger.

Natation artistique

Cinq anciennes membres de l’équipe nationale de nage synchronisée lors des années 2010 ont dénoncé un climat toxique qui comprenait des violences physiques et psychologiques, du harcèlement et de la négligence. Elles intentent une action collective contre Natation artistique Canada. La demande d’autorisation devrait être entendue cet automne.

Gymnastique

D’anciennes gymnastes ont porté plainte contre leur ex-entraîneur, Michel Arsenault, notamment pour agressions sexuelles et voies de fait. Une erreur policière a provoqué l’arrêt des procédures contre lui en 2021. L’ex-directeur de l’équipe nationale féminine, Dave Brubaker, a quant à lui été innocenté par le tribunal. Onze gymnastes jadis sous sa responsabilité ont allégué avoir subi des agressions.

Rugby

Trente-sept athlètes de rugby féminin ont dénoncé en 2021, sur les réseaux sociaux, un climat de harcèlement et de violences psychologiques chez Rugby Canada. Bien qu’elles aient suivi les procédures de plaintes en place dans leur fédération, elles disent s’être heurtées à « une culture de la peur et du silence ».

Bobsleigh

Plus de 87 athlètes et ex-athlètes de bobsleigh et de skeleton ont accusé en 2022 leur fédération nationale de ne pas se soucier de leur sécurité, entre autres problèmes de culture, de transparence et de gouvernance. Ils exigent la démission des principaux responsables.



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