Il faut du ciel pour expérimenter la terre

Après avoir déposé nos effets sur le rebord de sa fenêtre, on s’assoyait du côté de sa «bonne oreille» et on jasait de tout et de rien.
Photo: François Robert-Durand Après avoir déposé nos effets sur le rebord de sa fenêtre, on s’assoyait du côté de sa «bonne oreille» et on jasait de tout et de rien.

Les fenêtres accompagnent nos vies, les jalonnent,éclatantes ou ombreuses, en fonction de la lumière,des saisons et de nos états d’âme. Médiation entre l’intérieur et l’extérieur, elles incarnent ouverture ou enfermement, évasion ou refuge. Au gré de ses chemins récents, notre collaboratrice MoniqueDurand ouvre quelques fenêtres donnant sur l’ici ou l’ailleurs, bien contemporaines ou rappelant l’Histoire. Cinquième article sur sept de notre série Fenêtres.

Sept-Îles, décembre dernier. Plus que trois petites feuilles qu’agite le vent dans le bouleau, là, juste là, à ma fenêtre. Je recouvre ma vue sur la mer, les îles et les cargos rouillés qui mouillent dans la baie. Arbres nus, champs gelés, température basse, tout est en place. La terre attend la neige, il me semble même qu’elle s’en languit.

Les trois petites feuilles tremblotantes tiendront-elles encore longtemps ? Je pense à elle, qui ne tenait plus que par trois feuilles. Elle, dans son CHSLD du nord de Montréal, au bord de la rivière des Prairies. Elle, au printemps de 2020.

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

Une femme à la fenêtre

Ne lisant plus, n’écoutant plus ni radio ni télé, ne parlant plus au téléphone, elle n’était plus qu’une fenêtre, et depuis des années. Maintes fois elle avait vu les quatre saisons aller et venir, se tourner et se retourner au travers de la vitre. Depuis son fauteuil, au début, depuis son lit, à la fin.

Elle était dans les vents de la rivière, des oiseaux et des quelques ramures de ce peuplier tremble qui montait jusqu’à sa chambre, mais de moins en moins dans ceux de l’autre monde, celui des bien-portants. Lovée dans son passé, devenu son présent. « Comment vont tes parents ? » Au début, un peu maladroitement, je lui expliquais qu’ils étaient décédés depuis 20 ans. Blottie dans ses vieilles chansons, que je reprenais avec elle. « Petits enfants, jouez dans la prairieuh / Chantez, sentez le doux parfum des fleurs… » Nous nous arrêtions toujours avant le dernier couplet, trop triste. Qui contenait le mot « mourir ».

Les murs d’un rose défraîchi, une photo de famille prise dans les années 1940, un tableau, miniature, qu’elle avait peint au retour d’un voyage au Maroc. Elle nous avait dit qu’elle avait aimé le Maroc, oui, mais qu’elle se mourait de revenir chez elle. Elle était partie trop longtemps. Une lampe rapportée de sa vie d’avant. Un calendrier aux chiffres immenses pour qu’elle puisse s’y retrouver un peu dans les journées sans fin qui étaient les siennes. Des fleurs fanées que nous lui avions apportées lors d’une visite précédente, dont deux ou trois pétales avaient chu sur sa table de chevet.

À vrai dire, tout était un peu fané dans sa chambre du 7e. Tout, sauf la fenêtre. Qui projetait chaque jour sur ses draps la déclinaison des heures avec la Terre tournant sur elle-même. Et, quand il y avait du soleil, toute une géométrie de lumière.

 

La plus belle à Montréal

Je lui disais qu’elle avait la plus belle fenêtre à Montréal. Et pas par condescendance. Non. Elle avait une fenêtre où se baignait une rivière et jusqu’où montait la cime d’un arbre costaud comme le mât d’un navire.

Navire. C’est elle qui avait fait résonner à nos oreilles pour la première fois le mot « Empress ». L’Empress of England accostait au port de Montréal, comme une cathédrale qui semblait soulever les eaux du Saint-Laurent. Elle nous y avait emmenés, nous, ses nièces et neveux. J’ai encore un petit contenant en plastique où elle avait tracé le mot BEURRE pour nos pique-niques près du fleuve.

Du haut de son 7e, elle voyait le ciel dans toutes ses nuances et le dessous des oiseaux qui passaient, repassaient, cabriolaient, mouettes, corneilles, moineaux. Ce carré de bleu, de gris, de jaune, d’orangé, de rose composait l’essentiel de ses jours. « Il faut du ciel pour expérimenter la terre », avais-je entendu un jour à la radio. Elle avait bénéficié de beaucoup de ciel pour expérimenter son petitespace de plancher et de songes du 7e étage.

Photo: François Robert-Durand Elle était dans les vents de la rivière, des oiseaux et des quelques ramures de ce peuplier tremble qui montait jusqu’à sa chambre, mais de moins en moins dans ceux de l’autre monde, celui des bien-portants.

Après avoir déposé nos effets sur le rebord de sa fenêtre, on s’assoyait du côté de sa « bonne oreille » et on jasait de tout et de rien. Des touts et des riens qui faisaient du bien. Dehors, le monde était si compliqué. Dedans, on était à l’abri. Comme protégés.

Il fallait quand même se rendre jusqu’à son havre. Et pour y parvenir, traverser ce qui ressemblait souvent à la Cour des Miracles. Des fauteuils roulants qui avançaient à tout petits pas, où siégeaient des personnes lourdement handicapées, des cris parvenant d’autres chambres, une dame qui hurlait « Moman ! » à tout bout de champ, un autre qui ne cessait de dire « Ayoye ! ». C’était le quotidien de notre hôte, qui ne s’en émouvait pas spécialement. Elle nous demandait juste d’entrebâiller la porte pour être tout à nous, le temps de notre halte avec elle.

Elle n’avait plus la possibilité de nous offrir des cadeaux ou des gâteries. Alors elle mettait chaque matin de côté une miniconfiture, arrivée avec son petit-déjeuner, carré de fraises, de framboises ou d’oranges. Nous repartions avec un trésor.

Souvent, elle allait garer son fauteuil roulant près des ascenseurs et du poste des infirmières. C’était une fenêtre ouverte sur ce qui lui restait de « vraie vie ». Elle refusait de passer son existence à somnoler dans la salle commune. Du moins, les premières années. Elle était si fière alors, à 85 ans, de se dire « la plus jeune de l’étage ».

Elle faisait partie de ces générations du silence qui nous ont précédés. Son intériorité ne parlait qu’à elle-même. Nous n’avons pas su grand-chose d’elle. Sinon sa soif de vivre. Ne l’avait-elle jamais assouvie ? Et son anticonformisme. Qu’elle a tenu jusqu’au bout.

Molto bene !

Aucune plainte, jamais. Tu dors bien ? « Oui, comme un bébé. » Tu manges bien ? « Oui, le petit-déjeuner est le meilleur repas. » Est-ce qu’on prend bien soin de toi ici ? Elle répondait par une mimique, l’air de dire : c’est correct. Elle avait gardé son humour, son formidable humour teinté d’un brin d’irrévérence.

La dernière fois, elle ne bougeait plus, ne voyait plus rien, que des ombres, n’entendait plus rien ou presque, son corps était un champ de ruines bleuâtres, seules ses lèvres arrivaient encore à remuer et à expulser quelques mots. « Comment allez-vous aujourd’hui, Madame ? » lui demande un préposé. Réponse : « Molto bene ! », de son plus bel italien, appris sur le tas. J’ai éclaté de rire, et le préposé avec moi. Elle était fière de son coup. Molto bene, crâné, obstiné. Molto bene, fracassant. Molto bene, mon Dieu tellement digne.

Elle n’avait pu aller embrasser ses proches à travers les fenêtres du rez-de-chaussée. Elle n’avait pu leur souffler des baisers en ce printemps barricadé de 2020, comme on a vu d’autres le faire à la télé. Dans l’éventail de nos fenêtres, individuelles et collectives, se trouvent maintenant celles-là, déchirantes, qui nous pourchasseront longtemps.

« Comment vont tes parents ? » « Ils vont bien, avais-je fini par lui répondre, ils te saluent et ils t’embrassent. »

Marie-Odile est morte dans son CHSLD du nord de Montréal au printemps de 2020, en plein emballement de la pandémie. D’une pneumonie. N’était-ce pas plutôt de la COVID ? On nous a dit que non. Elle est morte seule. Par « seule », je veux dire sans sa famille auprès d’elle. Le personnel nous a rassurés, consolés, il y avait quelqu’un pour l’accompagner quand les trois petites feuilles, qui ne tenaient qu’à un fil, se sont détachées. Et qu’elles se sont envolées par la fenêtre du 7e.



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